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Gérald Garutti

HAÏM
à la lumière d’un violon
Un spectacle théâtral et musical d’après l’histoire vraie de Haïm Lipsky

Texte et mise en scène : Gérald Garutti
Avec : Anouk Grinberg (récitante et collaboratrice artistique), et les musiciens Naaman Sluchin (violon), Dana Ciocarlie (piano), les Mentsh Alexis Kune (accordéon) et Samuel Maquin (clarinette)

Au Vingtième Théâtre (Paris), du 28 janvier au 3 juin 2012, le samedi à 15h et le dimanche à 20h30. Les mercredi 2, jeudi 3 et vendredi 4 mai à 21h30.

A priori, un spectacle ne devrait jamais écrire sur son affiche « d’après l’histoire vraie de… » : le théâtre n’est pas un reality show, et la véracité ne peut être brandie comme gage de qualité. Particulièrement sur un sujet aussi grave que la Shoah, qu’il faut manipuler avec soin pour ne pas tomber dans le chantage émotif. C’est à l’art, par la force de ses réalisations, qu’incombe de faire jaillir une « vérité ». Présenter d’emblée une histoire comme réelle (donc édifiante) est au mieux maladroit, au pire malhonnête : cela suppose qu’on ne pourra pas émettre de réserves, sous peine d’être taxé de monstruosité. Un tel cas de figure s’est récemment posé à propos du film La Rafle, mal accueilli par une partie de la critique, ce qui avait conduit sa réalisatrice à stigmatiser les méchants insensibles à l’Histoire, les comparant peu ou prou à des nazis…

Cette réserve initiale posée, on est venu quand même, attiré par la comédienne Anouk Grinberg, dont les choix artistiques (elle est ici collaboratrice) sont toujours pertinents, et dont le talent nous éblouit presque à chaque fois.

Le spectacle retrace l’histoire du violoniste Haïm Lipsky, petit dernier d’une famille juive de Lotz, en Pologne. La musique est le ciment de la communauté : désireux de s’y intégrer, le petit Haïm s’improvise musicien, autodidacte et bientôt virtuose, choisissant le violon pour s’épanouir. Cette ascension au sein de l’orchestre familial s’accompagne d’une élévation sociale, puisque le clan, à la faveur d’une promotion paternelle, rejoint les beaux quartiers de la ville. Bonheur de courte durée : parallèlement, Hitler a pris le pouvoir en Allemagne et étend son emprise sur une grande part de l’Europe – réveillant l’antisémitisme de la société polonaise, qui précipite la famille dans le Ghetto et, finalement, à Auschwitz. Le musicien, par sa foi en l’art, réussira à survivre (il est recruté dans l’orchestre du camp), mais les siens n’en réchapperont pas, et cette vision de l’horreur marquera sa vie à jamais.

On le voit, le résumé est déjà suffisamment grave : il fallait donc éviter le trop-plein émotif auquel aurait abouti une transcription littérale. L’idée-force du spectacle est de mêler les mots et les notes, voire de laisser la musique submerger le texte, quand l’émotion devient trop forte et que la pudeur s’impose. Pour ne pas avoir à transcrire artificiellement en français les dialogues de cette famille juive polonaise, la voix principale prend en charge la narration, tandis que les musiciens incarnent chacun un membre de la famille, jouant sa partition comme un comédien jouerait son rôle. Ils sont muets (à de rares exceptions près) mais expressifs par le biais de leurs instruments, qui racontent l’histoire autant que la voix d’Anouk Grimberg.

Celle-ci est à l’image du petit Haïm : obligée, au début, de se frayer un passage dans la tonitruante smala, elle réussit à se poser peu à peu, puis à imposer son propre tempo, dialoguant avec les autres d’égal à égal. Dans la première partie (retraçant la joie de vivre en famille), Grimberg utilise sa voix comme un instrument, dit le texte d’une façon très rythmique (en dansant et marquant le rythme avec ses mains sur son torse ou ses cuisses), se coule dans le groove propre à la musique klezmer, jusqu’à faire corps avec les instrumentistes. Cette joie de vivre s’interrompt brutalement quand la pianiste Dana Ciocarlie s’écroule sur les touches (graves) du clavier, laissant deviner le virage dramatique que va prendre l’histoire…

Dans la deuxième partie, le Ghetto regroupe la communauté juive pour mieux la démembrer. L’orchestre a de moins en moins l’occasion de jouer ensemble, et le violoniste incarné par Naaman Sluchin survit en trio, en duo, puis de plus en plus seul à mesure que tout se délite. La communion entre texte et musique est rompue, comme l’harmonie initiale, et les morceaux de bravoure – notamment un air de Mendelssohn violon-piano – deviennent plus qu’un divertissement : un moyen de survie. L’art emporte le morceau, au forceps, mais pour peu de temps…

La troisième partie évoque l’horreur concentrationnaire, avec suffisamment de retenue pour ne pas sombrer dans le voyeurisme. Le texte a l’intelligence de concentrer toute l’abjection dans une scène de huis clos glaçant : l’audition du jeune homme par un kapo « mélomane », qui lui impose de jouer des airs gais et souriants au milieu d’une pièce remplie d’instruments confisqués à de précédents déportés. Avec l’avancée alliée, les nazis organisent l’évacuation du camp et, à la faveur d’une marche interminable dans les paysages enneigés, le musicien parvient à s’échapper. Il est sauvé par une femme qui, le traitant bientôt comme son fils, lui offre… un nouveau violon, en symbole d’une nouvelle vie.

À partir de là, le récit s’emballe et enjambe les années : le personnage, après une phase de mutisme (comment exprimer l’horreur indicible ?) découvre l’amour – jolie scène de danse entre les deux tourtereaux – et veut fuir le vieux continent. À la veille d’embarquer pour New York, il découvre l’existence de bateaux en partance pour la Palestine. Le spectacle évoque l’immense espoir né à la création d’Israël, et les désillusions qui l’accompagnent – notamment la militarisation de ce peuple, qui quitte la guerre pour se relancer dans un conflit sans fin.

Malgré cette amertume, le spectacle s’achève sur un beau discours célébrant le « triomphe de l’esprit et la survie par l’Art » : tous les instrumentistes rejoignent Grinberg pour un dernier morceau à la fois entraînant et mélancolique – à l’image de la musique klezmer, qui porte en elle tout le malheur du monde mais réussit néanmoins à le rendre swinguant. Le soir où nous y étions, le vrai Haïm Lipsky est monté sur scène saluer avec les acteurs et musiciens – en particulier son petit-fils, qui incarne (troublant effet de miroir) le violoniste. Un beau moment de communion dans la joie et l’art – même si la pièce n’avait pas besoin de ce rappel « véridique » pour être touchante.

Au final, on sort à la fois ému et régénéré de ce beau spectacle, qui fait le funambule entre tristesse et joie de vivre, trouve dans l’élan vital de la musique une échappatoire à la pulsion mortifère. Gérald Garutti a trouvé le juste milieu : on craignait le chantage à l’émotion et Dieu merci, il a l’intelligence d’éviter ça. Contrairement à beaucoup d’œuvres sur la déportation, la culpabilisation mémorielle n’est pas le but recherché : au contraire, le spectacle va de l’avant et célèbre l’instinct de vie, la beauté triomphant de la barbarie. Les instruments réussissent à suggérer l’indicible pour empêcher que les mots cèdent à l’obscénité : le spectacle s’avère finalement plus galvanisant que plombant. C’est une gageure de « positiver » et faire swinguer un thème aussi grave : et ce n’est pas le moindre mérite de ces artistes que d’y être parvenus.

 

Nicolas Brulebois

 

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