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Victor-Lévy BeaulieuCréation-monde Le voyage de Bibi à travers le monde en général et l’Afrique en particulier a pour seul but de retrouver les yeux violets de Judith, l’amour du commencement de l’âge adulte. Bibi/Victor-Lévy Beaulieu est en quête, par conséquent, de l’image d’une passion qui est mélangée à l’imagination littéraire, soit l’imaginative nourrie par la lecture d’Antonin Artaud et de Franz Kafka. Ce livre se présente comme la volonté impossible d’un écrivain d’aller — par-delà son égoïsme foncier — vers l’humanité toute entière. Il est une dialectique entre passé et présent ; cependant que l’auteur est conscient que toute synthèse demeure finalement impossible. Le questionnement du temps est si profond dans Bibi que les personnages tels que ceux de Judith et du noir Abé Abebé sont des liens entre différentes époques pour mieux en contester la réalité. Je veux dire par là que l’esprit de l’écrivain cherche, en fin de compte, à transcender par sa seule force le réel ; mais qu’il a suffisamment d’humanité qui le rattache, au fond, à cet étant — même si celui-ci le (nous) fait souffrir… La maladie, c’est-à-dire la poliomyélite, dont souffre Bibi l’amène à approfondir sa douleur à la fois physique et mentale (« la jument de la nuit ») à partir de parallèles que ce dernier compose à l’aide de l’œuvre de Kafka, ou encore celle d’Antonin Artaud (la tuberculose de Kafka et la folie d’Artaud forment ainsi l’arrière-plan intellectuel expliquant la tâche de l’écrivain qui cherche à « crier » par des mots sa propre existence imparfaite, voire brisée). Abé Abebé est le double de Bibi et, d’autre part, la personnification de la recherche de celui-ci qui suit donc à la trace la belle Judith pour — fatalement — échouer dans la vallée de l’Omo, berceau fantasmatique du genre humain. L’Afrique (où se passe le présent de cette grande histoire) est le lieu symbolique, puisqu’il rappelle la situation des peuples opprimés, et tout particulièrement celle du peuple québécois dont l’auteur est originaire. En ce continent, comme dans ses souvenirs passés auprès de sa famille (une mère sans tendresse, un père bigot jusqu’à la bêtise, et une fratrie qui se perd dans le nombre) et cette autre « famille », celle de la rue Drapeau (Judith, sa mère, ses oncles, le pharmacien), il reste une autre question qui est celle du corps : Judith apparaît ainsi comme le pendant de la mère, lorsqu’elle se présente à Bibi vieillissant comme un être dépourvu de tous les charmes qui ont pu faire naître le désir dans sa jeunesse ; en effet, ses beaux yeux ont disparu, tout comme ses petits seins, et ce, par la faute du cancer qui doit bientôt la faire mourir, et, partant, l’achever ainsi que lui-même qui a perdu la source « vivante » de son inspiration et qui demeure, à la fin, comme une âme torturée, sans espoir. Le personnage féminin de Calixthe Beyala, cette libraire rencontrée à Libreville, n’etait-il point la seule possibilité pour Bibi/Victor-Lévy Beaulieu de connaître le bonheur ; mais dans la crainte de perdre l’inspiration littéraire qui est celle, en résumé, d’un Hugo moderne? Bref, la douleur n’est-elle pas le seul moyen de transformer le sperme de la chair en écriture d’une œuvre qui embrasse l’humanité dans son naufrage persistant, surtout lorsqu’il s’agit de la masse des pauvres, de la masse des vaincus, de la masse des victimes?
Thomas Dreneau
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Commentaires
merci de votre critique de "bibi"; je l'ai trouvée particulièremen t émouvante. au plaisir de faire un jour connaissance, amitiés,
victor-lévy beaulieu