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Joël SériaVenice Beach California de Joël Séria (éditions Léo Scheer, 2011) Peut-on signer une œuvre « culte » et être toujours créatif trente ans après ? C’est la question que pose la carrière de Joël Séria. La redécouverte par les jeunes cinéphiles de ses films des années 70 est une bonne chose, mais il semble que ce regain d’intérêt ne concerne que ses premiers longs métrages – et les fameuses Galettes de Pont-Aven en particulier. À vrai dire, peu de monde paraît se soucier de ses productions ultérieures : son seul film de la décennie 80, le très honorable Deux Crocodiles, n’existe pas en DVD. Les téléfilms réalisés depuis sont invisibles (y compris Chaudemanche père et fils, véritable œuvre personnelle, contrairement à certaines commandes tournées pendant ses années de vaches maigres). Plus grave : alors que le sursaut de notoriété regagnée ces derniers temps lui a rouvert les portes des studios, l’autobiographique Mumu, son premier film en presque 25 ans, n’a guère mobilisé la critique, et encore moins le public. Parce qu’il ne renouait pas avec la verve « grande gueule » de ses classiques, il a été négligé… alors qu’on continue, dans le même temps, à rediffuser les Galettes à tire larigot. (D’ailleurs, Mumu est passé à ce point inaperçu que même l’éditeur Léo Scheer oublie de le mentionner dans sa filmographie de l’artiste. Un comble !) Joël Séria est donc aujourd’hui dans une situation étrange : un cercle de plus en plus important de cinéphiles milite pour qu’on réédite correctement ses anciennes œuvres (notamment Marie Poupée, charcutée par les éditions René Château)… mais peu de gens s’intéressent à ses vrais nouveautés. C’est bien dommage car l’artiste, même dans ses creux de la vague cinématographiques, est resté actif et a continué à sortir des choses. Outre des commandes télévisuelles, il a surtout publié des livres très personnels, qui prolongent les thèmes explorés dans ses films, tout en ouvrant (pour certains) une nouvelle voie, plus intime. Ainsi, on a aimé Sombres Fantômes, récit autobiographique de l’enfance à l’adolescence. Jubilé avec l’érotique Œil de Vénus, où le cinéaste-écrivain retrouvait la verdeur de langage qui avait fait son succès, dans une mise en abîme (dé)culottée du plus bel effet. Ensuite, il avait proposé la novellisation des Galettes, agrémentée d’une suite, Pleine-Lune à Pont-Aven, retrouvant les protagonistes du film vingt ans après, vieillis et grossis, mais toujours avides de s’offrir une tranche de rigolade ! Au final, si l’on inclut Que Viva Cinéma paru il y a trois ans aux éditions Léo Scheer (mais pas encore lu), Séria a écrit presque autant de livres qu’il a tourné de films… et cette activité ne doit donc pas être prise à la légère. Le résultat est une œuvre littérairement simple (notre homme n’est pas un styliste), mais au fumet fort et à l’univers bien campé, où l’on prend souvent plaisir à retrouver ses obsessions récurrentes. D’emblée, le livre souffre d’un défaut de construction : pendant les deux premiers tiers, nos protagonistes vivent dans une bulle trop belle pour être vraie, s’émerveillant à chaque page de ce qui leur arrive… et puis, sans crier gare, tout se délite, de façon trop précipitée pour être honnête. Plus d’une fois, le narrateur se dit que quelque chose va arriver (refrain lancinant qui finit par devenir pénible)... mais son aveuglement l’emporte, jusqu’au clash fatal. Si on reconnaît là un motif typique de Séria (le bonheur excessif virant subitement au cauchemar), l’intrigue est bancale : comment imaginer une seconde que le tout-Hollywood se presse au chevet de ce petit cinéaste français (et plus encore à celui de sa femme) ? Comment croire à tous ces projets montés si rapidement, aux flots d’argent et de champagne couronnant ce travail trop facile ? C’est trop beau pour être vrai… et trop mal emmené pour être crédible, ce qui gâte le coup de théâtre, dont on finit par se désintéresser. D’ailleurs, les signes avant-coureurs du drame sont tellement surlignés qu’on l’anticipe, et qu’il paraît éventé lorsque enfin il survient. Le roman a beau se lire facilement et sans ennui, la mèche est courte et le contexte pas assez bien posé pour que cette histoire tienne la route. La faute à des personnages simplistes, une situation trop évidente, etc. On retiendra quand même de cette centaine de pages la peinture caustique des mœurs hollywoodiennes, le cinéaste écoeuré par l’industrie cinématographique française trouvant outre-Atlantique une autre forme de pourriture, apparemment plus clean, bronzée et souriante… mais tout aussi détestable en fin de compte.
Nicolas Brulebois
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