Imprimer Envoyer

Melvil Poupaud

Quel est Mon noM ? de Melvil Poupaud (Stock, 2011)

Avec Isild Le Besco, Valérie  Donzelli, François Morel ou Sylvie Testud, Melvil Poupaud fait partie de ces acteurs qui ont pris en main leur destinée en devenant écrivains, cinéastes, chanteurs-auteurs – bref : créateurs à part entière. Sans doute y’a-t-il dans cette démarche autant l’envie simple de raconter des histoires que celle, plus métaphysique, de conjurer la peur du vide – l’idée de n’être qu’une image modelée malgré soi, pour plaire au goût du public. Plutôt qu’attendre les éventuels coups de fil orientant (ou pas) leur carrière au gré des envies d’autrui sur des sujets qui parfois les indiffèrent, ils ont repris le contrôle. Signer une œuvre personnelle leur donne indubitablement une épaisseur supplémentaire, qui fait défaut à d’autres comédiens demeurés purs interprètes.

Après un album de chansons (Un Simple Appareil), des courts (20 Ans) et moyen (Melvil) métrages présentés en festivals ou sur DVD, Melvil Poupaud sort donc ces jours-ci un livre, complétant l’éventail des talents qu’on lui connaissait déjà.

Quel est Mon noM ? se présente comme un patchwork de journaux intimes, photos, nouvelles, synopsis et collages ; matériau hétéroclite lié par des textes réflexifs. Il y est beaucoup question d’enfance, de famille, d’interrogations sur la vie, le monde et (inévitablement) la place du comédien. Malgré son caractère autocentré et la volonté de faire de ce parcours une œuvre d’art, le texte n’apparaît jamais prétentieux. Et à l’inverse, sa modestie ne sert pas non plus d’excuse pour écrire platement : si le style est simple, il est quand même beau, et l’on est bluffé qu’un acteur manie si bien la plume, réussissant avec peu d’effets à nous attendrir, émouvoir ou faire réfléchir, sur lui autant que sur nous.

Après lecture, il apparaît que la « quête de sens » de Melvil Poupaud ne date pas d’hier, mais qu’elle a nourri souterrainement son travail autant qu’elle était nourrie par lui. Tout jeune, l’acteur réalisait, écrivait ou composait de petits films, journaux et chansons, dans un esprit créatif intime et modeste qui n’avait pas besoin de la « validation » d’une sortie ou d’un public pour s’épanouir. Dans son livre, il revient sur ces petites choses produites en contrebande (parfois sur les lieux mêmes des tournages), à travers synopsis et photos. Curieusement, sa première veine a été parodique, commençant par pasticher les autres (réalisateurs aimés ou ceux avec lesquels il tournait) avant d’assumer l’exploration de sa sensibilité. Ce curieux cheminement, entamé par la dérision et aboutissant à quelque chose de profond et singulier, nous touche – car il nous renvoie, égoïstement, à nos propres problématiques, de la satire à la tentation littéraire, du simple gag à l’écriture plus personnelle…

Sa revendication d’un amateurisme forcené (Do it yourself) dans la création s’oppose aux mœurs de la société du spectacle, portant aux nues le « travail bien fait », y compris dans ce qu’il peut avoir de débilitant –  cf. la mainmise des « professionnels de la profession », comme dit Godard, sur le cinéma actuel. Sur ce plan, on se doute que le déniaisage de Poupaud chez Raul Ruiz (récemment décédé) a eu quelque influence : les tournages foutraques et bricolos du cinéaste portugais, souvent évoqués au fil des pages, lui ont donné le LA, et il est difficile de se prendre trop au sérieux après être tombé, petit, dans un tel chaudron. De cette expérience, Poupaud garde la trace et fait son miel : comme sur certains films fauchés de Ruiz, il sait être créatif avec trois fois rien, et voir de la magie en presque tout.

Autre cinéaste-clé de sa filmographie : Eric Rohmer, qui lui offrit le splendide Conte d’Eté. En écho à ses histoires, Poupaud fait du hasard fructueux un élément moteur de son parcours, et relève les coïncidences troublantes qui l’ont jalonné. Dans la foulée de Jean Parvulesco (âme damnée de Rohmer et de la Nouvelle Vague, écrivain crypto-ésotérico-facho évoqué en ses pages), il voit du mystère partout, cherche des correspondances entre présent et passé pour faire jaillir une magie un peu occulte – notamment dans le scénario scindé en plusieurs parties, intitulé La Nuit des Temps. Ce petit mysticisme personnel débouche sur une authentique « crise de foi », lors d’un tournage en Jordanie, non loin de là où Jésus rencontra Saint Jean-Baptiste. Il en profite pour visiter les lieux primitifs de la chrétienté, et tente de se faire baptiser, dans ce qui est sans doute un des plus beaux passages du texte.

Cette quête de soi, que l’on peut qualifier de « spirituelle », rend touchant un livre qui, sans cela, aurait pu pêcher par excès people : né dans une famille de cinéma (mère attachée de presse, oncle réalisateur d’avant-garde), Melvil Poupaud a côtoyé presque exclusivement des artistes pendant son enfance, et le livre semble parfois un immense name-dropping. Dieu merci, il échappe à la complaisance : les personnages rencontrés ne sont pas évoqués à la Brialy (« j’aime beaucoup Alain Delon, sans parler de la divine Romy, etc. »), mais au gré d’anecdotes éclairant la personnalité de l’auteur. Ces gens sont vus à travers ce qu’ils ont imprimé de beau en lui (la mémoire est une pellicule sensible), plus que sur des anecdotes pseudo-croustillantes dont on n’aurait que faire.

Dès lors, si Raul Ruiz est son père de cinéma et se voit traité comme tel avec un respect fasciné, l’autre grande figure de sa filmographie, Eric Rohmer, l’est avec une ironie plus grande, un irrespect loin des hommages officiels. Même s’il reconnaît ce qu’il lui doit, l’acteur refuse l’étiquette de « rohmérien » (trop restrictive), tourne en dérision le look de certains acteurs ayant joué pour lui, et raille ses séances de travail à la limite du cours magistral (où il piquait parfois « du zen »). Il voit, pour sa part, le vieux cinéaste en gamin mal adapté s’inventant un univers idéal peuplé de jeunes filles sophistiquées nourries exclusivement de thé et gâteaux secs (référence aux légendaires séances de travail surannées du père de La Collectionneuse), faisant de son inadéquation au monde un style qui lui est propre, ou l’inverse – s’évadant dans un monde créé par lui, pour ne pas affronter la réalité. Problématique qui rejoint, on s’en doute, les questionnements existentiels de l’acteur-créateur Poupaud…

Au-delà, on a aussi droit à des évocations rares de Serge Daney (facétieux comme on n’imaginait pas), Marcello Mastroianni (à travers l’histoire d’amour avec sa fille Chiara), Catherine Deneuve, Isabelle Adjani, Marguerite Duras, Vince Taylor… et même Jacques Lacan, visiblement attiré par la mère de Melvil, ce qui a laissé des traces dans la psyché « poupaldienne ». Surtout, il a la générosité de nous aiguiller sur l’œuvre d’artistes moins connus, qu’après lecture on a envie de découvrir : ainsi son oncle Jacques Richard, dont on connaissait vaguement Le Vivarium et Ave Maria, mais que les frasques ici révélées donnent envie d’approfondir. Également le dénommé Charles de Meaux, dont les tournages aventureux semblent des expériences tellement limites que les acteurs en reviennent métamorphosés, ayant frôlé la mort pour l’amour de l’Art et échapper – une fois encore – au ronron des conventions.

En conclusion, Quel est Mon noM ? est un livre galvanisant et quasi participatif, qui incite le lecteur à se faire son propre cinéma – collectionner assez de moments singuliers pour les assembler ensuite, et voir ce que ça donne. En interview dans le dernier Rock&Folk, Poupaud évoque à propos de l’ouvrage un collage à la Dylan, grande figure musicale de sa jeunesse… La référence est écrasante, et pas forcément appropriée (difficile de comparer un livre et le texte d’une chanson). On aurait plutôt tendance à le rapprocher d’un autre objet réalisé par un artiste multimédia : Doublez Votre Mémoire, « journal graphique » publié quatre ans plus tôt par le chanteur-auteur-compositeur-acteur-réalisateur Philippe Katerine. Lui aussi mêlait des visuels (photos, dessins) à des textes absurdes ou très intimes (l’un n’empêche pas l’autre), dans un patchwork foisonnant qui faisait tenir ensemble des choses improbables, a priori hétérogènes, en y trouvant des rimes personnelles souvent très riches. Ces deux démarches plaident pour un Art mineur et impur, non loin des naïfs et des primitifs – tout près de l’enfance, évidemment – accessible à tous ceux qui se sentent assez créatifs pour relever le gant. Un beau programme, en somme.

 

Nicolas Brulebois

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir