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Léon Daudet 1

« Gros Léon » mémorialiste
Souvenirs littéraires de Léon Daudet (Grasset, 2009)

Lire Léon Daudet (1867-1942) oblige l’éditeur à deux attitudes. La première consiste à rééditer, comme le fit Robert Laffont en 1992, plusieurs volumes en faisant appel à un véritable amoureux de l’œuvre du fils d’Alphonse, Bernard Oudin. Ce dernier a marqué de son empreinte, de par son travail attentif de notes, la publication des Souvenirs et polémiques qui regroupait la plupart des ouvrages de souvenirs (Fantômes et vivants, Devant la douleur, L’entre-deux-guerres, Salons et journaux, Au temps de Judas, Vers le roi, Député de Paris et Paris vécu), ainsi que l’essai intitulé Le stupide XIXème siècle. Hélas, le gros Léon écrivait plusieurs livres chaque année, comme il le confesse dans Vingt-neuf mois d’exil ; d’où d’inévitables répétitions propres à lasser même le lecteur le plus bienveillant à son égard. En clair, même si je préfère de loin le fils au père (relisez Lettres de mon moulin d’Alphonse Daudet : un effondrement, aurait sûrement affirmé Lucien Rebatet, auteur de l’extraordinaire roman, Les deux étendards), la volonté — maintes fois — exprimée par Léon Daudet de ne jamais revenir à l’ouvrage par pure goût de la spontanéité explique qu’une grande partie de son œuvre, et avec raison, ait disparu dans l’oubli. Certes, je suis presque certain que Écrivains et artistes (huit volumes) ont droit à une nouvelle publication. Mais il faut bien avouer que, par contre, le romancier mérite l’enfer sans rémission, à l’exception de l’un de ses premiers romans, Les morticoles. Ce livre est mentionné implicitement dans Voyage au bout de la nuit de Louis-Ferdinand Céline.

Bref, si l’on ne peut négliger un écrivain et grand polémiste tel que Léon Daudet, il est nécessaire d’admettre que son talent réel se révèle, au fond, dans quelques pages glanées parmi ses livres qui forment une masse à la fois imposante et poussiéreuse de papier imprimé. L’éditeur a, en effet, un autre choix (la deuxième attitude, pour en revenir à ce que nous disions au commencement de cet article), c’est-à-dire, celui de publier des morceaux significatifs de l’œuvre. Ainsi, feu Kléber Haedens s’est chargé de ce Daudet digest qui ne peut, toutefois, éviter d’autres inconvénients. Bien que plus ramassé et donc plus accessible au lecteur moyen, il reste ce souci d’une existence charcutée à de nombreux endroits, et qui nous contraint à ne pas voir ce qui fait la spécificité de cet auteur, soit son incroyable énergie laquelle s’exprime tel un flux ininterrompu de paroles grandioses.

Car, que nous conte Léon Daudet dans ses neuf volumes de souvenirs (aux œuvres précitées, il faut ajouter La pluie de sang et Vingt-neuf mois d’exil)? Il s’agit du jeune Léon qui a côtoyé, auprès de son père Alphonse, toute l’élite politique et littéraire de cette seconde moitié du XIXème siècle en France. Il a même épousé la petite-fille de Victor Hugo, Jeanne ; ce qui nous permet d’avoir un jugement a posteriori plutôt critique vis-à-vis de la prose de l’illustre personnage (il est vrai que Léon Daudet a finalement divorcé de Jeanne, et, plus tard, s’est rapproché de Maurras, véritable contempteur du romantisme si l’on en croit son étude sur la liaison entre Alfred de Musset et Georges Sand dans Les amants de Venise). Après son échec à l’examen (voulant devenir médecin, Daudet s’est, en fin de compte, vengé des mandarins de l’élite médicale par Les morticoles, satire du milieu qu’il a complété par un tableau réaliste et qui est contenu dans ses souvenirs), Léon Daudet se tourne vers le journalisme et commence à se faire connaître par son talent de polémiste. Il ne tarde pas à gagner les rangs de L’action française de Charles Maurras, ligue royaliste très influente, et ce, jusqu’à la fin de la première guerre mondiale. Puis, vitupérant de plus belle le régime républicain, il finira par faire appel à Philippe Pétain comme sauveur de la France : il aura la chance de mourir avant son maître à penser, Charles Maurras lequel, accusé de trahison, passera ses derniers jours en prison.

Cependant, il serait peu charitable de limiter Léon Daudet à son travail de propagandiste, et de ne pas constater, à partir de ses mémoires, le talent d’un homme qui était autant un érudit complet qu’un prosateur exceptionnel. Tout d’abord, l’homme a la capacité peu commune de dénicher tous les tics de langage et les ridicules de ses contemporains. Ses portraits de Guy de Maupassant, d’Émile Zola et d’Aristide Briand sont d’un comique qui, fatalement, nous rapproche d’eux-mêmes. D’un autre côté, si certaines affirmations de Léon Daudet en ce qui concerne la biologie et la médecine font parfois sourire, il est clair que celui-ci, par son portrait de Henry Vivier, dresse la figure toujours actuelle du médecin idéal. Enfin, si Léon Daudet ridiculise les travers des hommes qu’il a eu l’occasion peu ou prou de fréquenter, il ne mord jamais ou juste pour la « bonne cause », c’est-à-dire dans des pamphlets ou des articles vite écrits que personne n’aura idée de rouvrir aujourd’hui (L’avant-guerre, L’agonie du régime, etc.). Sa plume est mieux faite pour nous évoquer les livres des écrivains qu’il a aimés ou pas (je pense notamment au jugement objectif que porte Léon Daudet sur la mode tapageuse de l’ibsénisme bien retombée depuis). Ou alors des êtres humains qui éveillent quelquefois la pitié chez lui — ainsi les pauvres, ainsi les criminels. Et quand Léon Daudet ne nous parle pas du genre humain, il se laisse aller à une profonde rêverie devant les rues de Bruxelles ou de Londres, les paysages de l’Écosse. Je veux dire par là que c’est un Léon Daudet kaléidoscopique qui transparaît dans ses souvenirs ; sans oublier le gros mangeur et celui qui, de même, apprécie le bon vin (à l’instar de Paris vécu, certaines pages des Souvenirs littéraires font penser à un véritable guide gastronomique ; ce qui est d’autant plus réjouissant que Léon Daudet semble aussi doué pour ça).

 

Thomas Dreneau

 

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La chronique sur La pluie de sang de Léon Daudet

 

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