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Jean-Philippe Domecq 1

L’art est-il mort?
Misère de l’art de Jean-Philippe Domecq (Pocket, 2009)

Cette nouvelle édition de Misère de l’art de Jean-Philippe Domecq nous fait comprendre à quel point le débat ne semble guère avoir évolué depuis dix ans. En effet, paru initialement en 1999, avec cette préface de Jean-Philippe Domecq laquelle paraît inspirée d’un précédent ouvrage écrit en collaboration avec Éric Naulleau, La situation des esprits (2006), Misère de l’art est d’une actualité troublante tant elle soulève de questions quant à la surévaluation critique et institutionnelle de l’art dit « contemporain ». Il ne s’agit pas seulement pour Domecq de relever la pauvreté de réalisation d’œuvres signées Daniel Buren, Joseph Beuys, Jasper Johns ou, plus récemment, Damien Hirst et Jeff Koons. Il ne s’agit pas seulement, comme dans La situation des esprits, de dénoncer les rapports étroits entre art contemporain et argent. Non, il est bien plus question, et c’est ce qui fait la valeur intrinsèque de l’ouvrage, de remettre en cause profondément les postulats ou valeurs véhiculés par l’art actuel.

Tout lecteur de La situation des esprits savait déjà que Domecq faisait remonter le déclin de l’art de la deuxième moitié du XXème siècle à l’œuvre de Marcel Duchamp. Ou plutôt l’auteur faisait remarquer à chacun que l’acte scandaleux de Duchamp pour l’époque, du fait que ce dernier avait fait représenter un urinoir dans une salle de musée, était devenu par l’incompréhension totale de ses héritiers le signe de ralliement de tous les médiocres — qu’il s’agisse des critiques ou qu’il s’agisse des principaux représentants des institutions — qui ont salué la disparition de l’art au profit du seul objet en tant que vecteur d’une illusoire vérité.

Bref, Domecq démontre avec sagacité les erreurs de plusieurs générations d’artistes qui ont cru qu’ils pouvaient rompre définitivement avec la notion traditionnelle de l’art. En faisant table rase du passé, ceux-ci ont pensé que le concept d’évaluation des œuvres n’avait plus de raison d’être, puisque l’art contemporain s’adressait, en fin de compte, à l’ensemble de la communauté humaine ; sans que chaque création crée cette distance préjudiciable entre elle-même et le réel par une forme qui appartenait également à un passé révolu. En résumé, chaque homme pouvait être un artiste si l’on en croit Joseph Beuys, mais, paradoxalement, et comme le note finement Jean-Philippe Domecq, malgré des prises de position « libertaires » ou simplement « démocratiques » de la part des artistes, n’en est pas moins restée vivace la tradition romantique du créateur qui ne pouvait cacher le cynisme de certains, voire de tous.

Derrière la mythologie personnelle de l’artiste entretenue par les médias et par les institutions, Jean-Philippe Domecq remarque à plusieurs reprises l’effroyable fossé creusé entre les intentions affichées et les réalisations pauvres dudit artiste. Il constate encore que l’œuvre tend de plus en plus à disparaître au profit d’un commentaire surabondant de la part des spécialistes. Or, comment ne pas prendre conscience que, comme le dit Domecq, un commentaire qui s’appuie sur une œuvre faible d’un point de vue esthétique ne peut que tourner à l’exercice pur de rhétorique? Domecq a ainsi le loisir d’opposer la logorrhée d’un critique tel que Georges Didi-Huberman et l’extrême vacuité contenue dans le cube de l’artiste Tony Smith. Il lui est facile de démonter les présupposés intellectuels avancés par le critique, et d’en montrer la bêtise d’autant plus profonde qu’elle ne parvient à saisir que le rien ou le néant.

Certes, l’on peut reprocher à Domecq un passage tel que celui présent dans la première partie de Misère de l’art et intitulé « Quand l’art contemporain ne le sera plus » : ce chapitre qui se veut une farce dirigée contre l’art contemporain prouve que Jean-Philippe Domecq est plus doué dans l’art de la démonstration que dans celui de la comédie ou de l’humour qui ne lui sied point. D’autre part, les attaques portées contre Joseph Beuys sont, selon moi, regrettables — s’en prendre à l’artiste, dans le sens que son art véhicule une pensée qui pourrait sembler assez proche du nazisme, est une manière de retourner une critique institutionnelle qui juge « fasciste » tout jugement négatif adressé à l’art contemporain. Domecq est finalement beaucoup plus judicieux, lorsqu’il proclame que l’œuvre d’art actuelle est de plus en plus renfermée sur elle-même, qu’elle s’interroge sur son sens en se coupant volontairement du monde, et qu’elle perd toute signification esthétique réelle en refusant la représentation.

Bref, en s’interrogeant sur le temps et la valeur des œuvres réalisées pendant tout le XXème siècle, Jean-Philippe Domecq nous pousse non seulement à admettre qu’il n’y a pas de rupture dans l’histoire (ce que tout historien ou esprit lucide pourra reconnaître sans difficulté), mais aussi à réévaluer l’ensemble des créations de Pablo Picasso à Andy Warhol. Je regrette, toutefois, que l’auteur ait condamné tout un demi-siècle d’art sans trouver le ou les artistes qui puisse(nt) nous permettre d’espérer — au moins — à l’avenir.

 

Thomas Dreneau

 

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