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Julien Gracq

Pour la vraie littérature
La littérature à l’estomac de Julien Gracq (José Corti, 1992)

La littérature à l’estomac (1950) de Julien Gracq est désormais un modèle de l’essai de combat. Il ne s’agit pas pour l’auteur de mener une lutte contre les médiocres qui parsèment largement le champ littéraire. Non, Gracq a pour objectif de saisir les dérives de la littérature française après la seconde guerre mondiale.

Le constat n’est pas aussi simple que l’observateur moyen pourrait le croire. Tout d’abord, Gracq a compris que le cri des nouveaux venus de l’existentialisme renouvelle tout bonnement celui des surréalistes au lendemain de la guerre 14-18. Les Sartre-Beauvoir-Camus réitèrent la campagne bruyante des aînés pour mieux occuper, partant, le paysage à la fois littéraire et médiatique. L’écrivain n’éprouve guère de sympathie pour tous ces philosophes qui se targuent d’écrire. Certes, à la lumière de la postérité, le jugement d’un Gracq peut paraître injuste ; bien que l’œuvre de Jean-Paul Sartre est littérairement parlant inégale. Et sans que l’on oublie aussi le fait que les principaux noms réunis sous l’étiquette de l’existentialisme cachent toute une bande de suiveurs dont il ne reste rien.

L’on pourrait s’appesantir, enfin, sur la dénonciation par Gracq de la « Bonne presse » qui demeurait à droite comme à gauche et paralysait le jugement esthétique. Il est clair que l’extrême gauche communiste a, par sa défense d’un réalisme étroit, joué un rôle amplement nocif concernant la critique littéraire et donc l’accueil des livres auprès du public des lecteurs.

Mais Gracq, au final, dépasse l’analyse simple de l’actualité pour parvenir à des généralités qui s’appliquent encore aujourd’hui. Il est conscient de la prédominance dans la littérature d’un « bavardage » créé par les médias et qui favorise plus que l’audience des écrivains, la situation de ces derniers. Gracq se rend compte que l’on parle davantage de la littérature que l’on ne la lit, en vérité. L’individu et lecteur laisse place à un juge qui se prononce pour ou contre tel nom jeté en pâture par les journaux, radios et autres supports de l’information. De telle sorte qu’il ignore la qualité des œuvres dont il discourt. Il ne s’intéresse qu’à la littérature qui existe moins aux yeux des véritables lecteurs constituant la minorité, qu’à ceux du public se targuant d’y connaître quelque chose.

Julien Gracq évoque, d’autre part, ces auteurs qui se retrouvent, dès leur premier livre, contraints de gérer une situation voulue par le cirque médiatique, et qui disparaissent, une fois la mort reçue, fatalement dans l’oubli.

Il sait que l’artiste vit par le cercle des vrais lecteurs qui aura tendance à s’élargir par la volonté de ceux-ci à promouvoir l’œuvre de celui-là. Par-delà la critique journalistique, Gracq a suffisamment d’espoir dans la littérature pour savoir que cette dernière, par sa qualité, a la force de se suffire à elle-même.

 

Thomas Dreneau

 

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