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Paul ClaudelLe Pain Dur de Paul Claudel. En ces temps de débat vaseux sur l’identité nationale, cette pièce de Paul Claudel tombe à pic pour offrir une réflexion, autrement plus puissante, sur le sujet : des héroïnes aux origines "suspectes" (Polonaise, Juive) y affrontent de purs mâles français, (in)suffisants et dominateurs – ancêtres possibles de ceux qui s’agitent, aujourd’hui, dans les médias. L’histoire est la suivante : aux temps des victoires coloniales en Algérie, une fille de l’Est a prêté l’argent des siens au jeune coq dont elle est éprise, qui l’a investi dans ce très hypothétique Eldorado récemment conquis. Consciente d’avoir peut-être fait une folie, elle tente, pour récupérer sa mise, d’amadouer le père notable du jeune homme, malgré le conflit familial qui les oppose. Ce beau-père puissant, riche et roué, la fait mariner et voudrait lui soutirer quelques faveurs en échange de sa bonne volonté. La jeune Polonaise se heurte alors à la Juive, maîtresse historique du personnage. Curieusement, celles qui auraient dû être rivales s’entendent au-delà des mots, et vont inciter le fils fougueux à tuer enfin le père – dans tous les sens du terme… Dans ce deuxième volet de la "Trilogie des Coûtefontaine", la masculinité est synonyme d’irrépressible oppression : ses représentants rivalisent de tares, mais ce sont eux, malheureusement, qui disposent du pouvoir d’action. Les femmes n’ont que leur esprit ou leurs charmes (non dénués de rouerie, eux non plus) pour manœuvrer dans l’ombre, et briser péniblement les carcans. Les origines de ces amoureuses déçues sont à la fois une souillure et une force : raillées par l’adversité, elles nourrissent leur envie d’en découdre. Les propos sur l’errance des Juifs et la fidélité nostalgique au sang polonais sont parmi les plus beaux morceaux du texte. Les hommes n’ont certes pas le beau rôle… mais certains s’en sortent mieux que d’autres : Hervé Van Der Meulen excelle en Toussaint Turelure, ce père à la fois bonhomme et détestable, avec sa façon d’arrondir les angles pour mieux asséner ses piques. Son cynisme de parvenu explose en inflexions graillonnantes, enrobées de rondeurs matoises. Robert Bouvier, dans le rôle du fils Louis Napoléon Turelure de Coûtefontaine (sic) est un poil moins convaincant. A sa décharge, il faut reconnaître que la partition du jeune fougueux idéaliste (mais d’un idéalisme surtout guidé par le gain !) est plus monolithique. Agathe Alexis se distribue elle-même en Sichel, artiste au talent étouffé par sa relation avec le méchant grand homme, dont on ne sait plus si elle est victime, ou prisonnière consentante. L’amour-haine entre ces deux-là rend moins évidente la dichotomie bon-méchant, et le personnage de Sichel évolue sur le fil de l’un à l’autre. Agathe Alexis en fait une ancienne femme fatale, défraîchie mais encore capable de tirer quelques ficelles – tout en étant elle-même manipulée (par les sentiments, ou les a priori de race). Personnage-clé de la représentation, on jurerait que le lieu commun "feu sous la glace" a été inventé pour la Polonaise Lumîr. Dissimulant sa féminité sous un uniforme petit soldat, la belle Tatiana Stépantchenko y explose de grâce et de talent… mais un peu à retardement : au départ, il faut tendre l’oreille pour saisir ce qu’elle dit, et son fort accent paraît lester son jeu. Le texte est assez fort, dramatique mais ménageant certains moments comiques (notamment grâce au cynisme du père). Seul petit bémol : la fin, qui s’étire un peu inutilement. On sent que l’auteur n’a pas eu à cœur de couper, et les discours perdurent bien au-delà de l’action, aboutissant à un minutage excessif (près de 2h15 !). Mais ne faisons pas la fine bouche : cette représentation du Pain Dur est, globalement, un beau spectacle… prouvant que le Claudel dramaturge est encore capable de dialoguer avec les problèmes de notre temps.
Nicolas Brulebois
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