Imprimer Envoyer

Pierre-Joseph Proudhon/Emile Zola

Zola contre Proudhon ou la vérité sur l’art
Controverse sur Courbet et l’utilité sociale de l’art de Pierre-Joseph Proudhon/Émile Zola (Mille et une nuits, 2011)

L’ouvrage comprend deux textes : tout d’abord, le livre abrégé de Pierre-Joseph Proudhon (1809-1865) lequel s’intitule Du principe de l’art et de sa destination sociale, et fut publié juste après la mort de ce dernier, c’est-à-dire en 1865 ; ensuite, l’article du tout jeune — et pas encore célèbre — Émile Zola (1840-1902), « Proudhon et Courbet », paru la même année. Bien sûr, on peut reprocher, à cette édition, l’absence de l’œuvre intégrale de Proudhon (demeurent seulement les chapitres I, II, III, IV, VI, VIII, XVII, XXI et XXV) ; d’autant que la chronique de Zola fait parfois référence à des passages de celle-ci qui manquent, par conséquent, au lecteur afin de pouvoir faire la comparaison entre les deux textes. Mais il semble que le choix de Christophe Salaün, auteur également de la postface, permet une lecture satisfaisante du livre en lui-même ; et, d’autre part, la critique de Zola éclaire de manière originale la tentative du socialiste Proudhon de théoriser l’art.

Par contre, le grand perdant, dans cette histoire, apparaît être le peintre Gustave Courbet (1819-1877) ; tant Proudhon s’est permis de dépasser le sujet initial qui se résumait dans la défense de l’artiste et de son tableau, Le Retour de la conférence (1863), et tant Zola profite de la parution à titre posthume Du principe de l’art et de sa destination sociale, histoire de briller au détriment du glorieux aîné et d’affirmer, en même temps, sa personnalité (ainsi, le portrait qu’il dresse de l’artiste fait étrangement penser à l’écrivain futur des Rougon-Macquart). Proudhon n’est donc pas loin d’offrir un exposé comparable à celui du critique d’art, Élie Faure (1873-1937) ; même s’il n’a ni le talent littéraire ni la vastitude des compétences, et même s’il n’offre encore moins l’ampleur du projet réalisé dans L’histoire de l’art (1909-1921).

Bref, comme le laisse sous-entendre Zola, Proudhon est loin d’être un artiste qui serait apte à comprendre la création en tant que telle, nonobstant ses affirmations légèrement prétentieuses sur son propre talent de penseur et d’écrivain. Zola a aussi raison, lorsqu’il pointe les faiblesses de la pensée de Proudhon qui tend à considérer l’art comme la simple servante du progrès ou encore de la morale. Proudhon a des vues sur la société qui rappellent un tant soit peu les systèmes totalitaires mis en place durant tout le XXème siècle. Zola le souligne (bien que j’ajoute que l’écrivain n’aura, bien entendu, pas le temps de voir l’instauration du régime communiste en Russie, ou encore l’émergence des régimes fascistes durant les années 1920 et 1930) ; et, d’un autre côté, il défend la personnalité de l’artiste qui ne saurait disparaître sous le boisseau de l’intérêt commun ou général. Sa prise de position rappelle, en conséquence, celle que prendront plus tard Laurent Tailhade et Remy de Gourmont, véritables anarchistes d’un point de vue littéraire, mais aussi d’un point de vue politique. D’ailleurs, il rejette péremptoirement l’utilitarisme de Proudhon qui tente d’expliquer la raison de l’art ; sans — toujours selon Zola — y parvenir. Car l’art n’a pas besoin d’une raison sociale : il se suffit, encore une fois, à lui-même dans le sens qu’il apporte surtout un « soulagement » au public.

Les dires de Zola sont susceptibles d’ébranler le fondement intellectuel Du principe de l’art et de sa destination sociale. Cependant, il faut admettre que l’ouvrage de Proudhon contient une part de vérité que l’on ne peut, au contraire de Zola, négliger. Le socialiste Proudhon n’a pas tout à fait tort, lorsqu’il voit, dans l’art d’un courbet ou de tout autre créateur, le mélange dialectique entre le réalisme qui imite à la fois l’humanité et la nature et l’idéalisme, véritable œuvre de pensée ; de telle sorte que ledit réalisme est tempéré par cette capacité humaine à grossir ou diminuer tous les éléments tirés de l’environnement extérieur. Enfin, l’importance accordée par Proudhon à l’Idée (ou intention) de l’artiste rejoint parfaitement le débat actuel sur l’art contemporain, et en particulier celui engagé par l’écrivain français et critique d’art, Jean-Philippe Domecq.

 

Thomas Dreneau

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur Zola de Emile Faguet

 

Ajouter un Commentaire


Code de sécurité
Rafraîchir