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Unica Zürn/Magali Montoya

L’Homme-Jasmin
D’après Unica Zürn
Conception et adaptation pour la scène, Magali Montoya
.

Avec Anne Alvaro, Ulla Baugue, Marilu Bisciglia, Ariane Gardel, Magali Montoya
Traduction française de Ruth Henry et Robert Valençay,
A l’Echangeur de Bagnolet, du 18 au 28 mars 2011, puis en province.

On n’a pas l’habitude d’élire un spectacle sur la foi d’un dossier de presse. Idéalement, il ne faudrait pas tenir compte de ce genre de documentation, qui fausse la vision d’un spectacle : les notes d’intention orientent le regard, évitent à l’esprit de se faire sa propre idée. Qui plus est, certains propos de metteurs en scène, tarabiscotés au possible, sont parfois des cache-misère… A contrario, il nous est arrivé d’éprouver des joies quasi métaphysiques (!), devant des pièces dont on ne savait rien, ou dont la prose promotionnelle tenait en deux lignes.

Pourtant, dans le cas présent, c’est bien le dossier de presse qui nous a conduit à cet Homme-Jasmin, presque malgré nous. Ne connaissant l’auteur, Unica Zürn, ni d’Eve ni d’Adam, il a fallu feuilleter le document. Mais au lieu de n’y prélever, comme de coutume, que quelques vagues informations, on s’est mis à le lire attentivement, intrigué par ce qu’on y découvrait…

L’actrice et metteuse en scène Magali Montoya y racontait, dans un récit proche de l’autofiction, sa découverte du livre, de l’auteur, son désir de le monter, les difficultés, et les liens très forts tissés entre les protagonistes (comédiennes, traductrice) autour de ce texte méconnu (de nous), qui semblait d’un coup particulièrement intriguant – à voir comme la foi en lui déplaçait des montagnes. Il y avait une franchise si émouvante dans l’exposé des affres de cette création, qu’on eut envie de constater, en scène, le résultat de l’entreprise.

Renseignement pris, Unica Zürn s’avère être une « compagnonne de route » du surréalisme, ayant évolué dans ses limbes mais dont le travail et les diverses activités (anagrammes, dessins, écriture proprement dite) portent la marque profonde. Qui plus est, elle est l’une des rares femmes artistes (au-delà des muses) affiliée au mouvement, ce qui explique peut-être sa notoriété moindre. Enfin, point noir crucial de sa biographie : son flirt de plus en plus poussé avec la psychiatrie, qui devait déboucher sur plusieurs internements – dont L’Homme-Jasmin témoigne dans une certaine mesure – et une mort par défenestration, en 1970, cinq ans après avoir entamé l’écriture de ce texte.

L’auteur y effectue, à la troisième personne du singulier, une très étrange auto-analyse de sa vie et ses rêves, la première de plus en plus envahie par les seconds – d’abord de façon joyeuse, flashs poétiques en phase avec l’incongru surréaliste… puis de plus en plus dramatique, à mesure que les visions virent au pathologique, et que ce qualificatif de « folle » la fait peu à peu passer du statut d’artiste à celui de cas clinique.

Malgré le sous-titre « Impressions d’une malade mentale », L’Homme-Jasmin ne relève heureusement pas du simple témoignage médical : si dans la deuxième moitié, le personnage fréquente les instituts psychiatriques et s’y trouve de plus en plus durement traité, le texte reste de la vraie littérature, dans cet entre-deux étrange – mais passionnant – entre autofiction, coq à l’âne surréaliste et mise à nu psychiatrique. Cette dernière part, bien présente, ne peut en aucun cas nous faire oublier le reste : la beauté du style ou de la (dé)construction textuelle, est bien l’œuvre d’une artiste, non d’une simple folle.

Cette recherche de l’art au-delà du sordide, Magali Montoya l’a fait « mettre en bouche » par cinq voix différentes, pour coller aux variations de temporalité et d’humeur du personnage – et aussi, sans doute, pour éclater ce texte pas théâtral, y greffer une mise en scène plutôt que d’en faire une simple lecture. Il y avait donc un savant dosage-montage à trouver entre les différentes incarnations, donner corps à ce texte avec des nuances mais sans perdre le fil, l’unité (même un peu déphasée) d’Unica…

Pari tenu : sur ce plateau blanc couvert de gros sel, les voix se suivent, chevauchent ou entrecroisent, sans se couvrir (à quelques rares petits couacs près) mais en se complétant à merveille, en une myriade de combinaisons. Le plateau de sel sert à écrire au sol les lieux de « résidence » (de plus en plus surveillée) du personnage. Un fauteuil central laisse place à la comédienne plus âgée, tandis que les autres papillonnent autour, trajets variés illustrant les tours et détours de la pensée. La débauche de sujets féminins vire parfois à l’hystérie – quand les comédiennes foncent et grimpent dans le public pour figurer des fauves ! – mais culmine sur une belle scène de danse, lorsque de jeunes hommes font valser ces dames, instant d’apaisement gracieux entre deux piqûres.

On connaissait Anne Alvaro, pour l’avoir vue au théâtre ou dans un film célèbre (Le Goût des Autres). Avec son air à la fois désespéré et guilleret – curieux mélange – elle possède le talent rare de donner à chaque réplique une nuance musicale nouvelle, rendant son écoute passionnante. Ulla Baugué lit son texte dans un grand livre en milieu de scène, sans jamais être ennuyeuse, car elle insuffle à ses mots un grand poids émotionnel. Son accent allemand nous ramène aussi à l’origine d’Unica Zürn, et rend le texte presque chantant. Ariane Gardel, la plus jeune sur scène, apporte une ferveur plus fragile, qui a d’autant plus de mérite lorsqu’elle parvient à nous toucher. Marilu Bisciglia nous a parue un peu raide ce soir-là ; elle a eu un trou de mémoire, ses camarades sont venues à la rescousse – occasionnant une rougeur qui lui allait bien au teint… incident « constructif », donnant (malgré elle) du relief à son jeu un poil monocorde.

Enfin, Magali Montoya nous a semblée la plus impliquée : brune intense au regard pénétrant, qui « mouille le maillot » littéralement (on est toujours ému d’apercevoir la sueur des comédiens, et plus encore des comédiennes). À la fin de la représentation, elle a couvert ses comparses d’un regard de gratitude… Heureuse d’avoir surmonté l’épreuve, et réussi son pari : nous faire découvrir une auteur, dont on s’est empressé d’acheter le livre en rentrant.

 

Nicolas Brulebois

 

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