Gaspard Proust
Gaspard Proust Au Théâtre du Rond Point, du 27 septembre au 23 octobre 2011
Le décor apparaît minimaliste, la mise en scène qui suivra sera de même extrêmement épurée. Apparition en toute simplicité du comédien qui présidera ce huis clos haut en couleur et orchestrera son spectacle avec agilité et intelligence. Le ton est donné alors, posé et aiguisé : un homme, une voix, ses mots. Seul son discours compte. Cette volonté de ne présenter que l’essentiel laissera vite apparaître la culture de l’auteur, son aisance à manier les mots et à manipuler idées, concepts, sa justesse dans l’observation des mœurs contemporaines.
Parcourant la scène sans théâtralité, ce jeune artiste à l’air décontracté mais un peu chic, droit et calme ne s’assiéra pas sur l’unique chaise qui compose le décor. Face à son public qu’il interpelle souvent et sur lequel il rebondit pour lancer quelques salves, il ne joue pas la carte du face-à-face assis, intimiste ou familier ni communicatif. D’une manière assez classique il rappelle vite les règles du jeu et présente son spectacle comme « un monologue ouvert » dans lequel l’écoutant n’aura nul droit à la parole ni à la protestation, mais sera un acteur passif témoin. L’observation acerbe qu’il porte sur ses auditeurs tient de la satyre sociale des plus colorées : aux « lecteurs de Télérama » fiers d’être intellos mais simples fils de profs s’opposent les « populaires » à qui sont destinés les blagues les plus élémentaires et les rappels culturels sur l’histoire de France, les « bourgeoises » sont confrontées à leur propre inculture et leur superficialité, les journalistes et critiques se voient rappelés leur carrière d’écrivains ratés, ni les chiennes de gardes, religieux, handicapés, vétérans de la guerre, séniors ne sont épargnés. Éclectique, lucidement croqué et jugé, ce panel « politiquement de droite, sans aucun doute » représente parfaitement les différents profils présents dans la salle, ce soir-là. Caricatural ? Pas vraiment mais plutôt clairement réaliste.
À l’attendue question dans ce type de spectacle « Doit-on rire de tout ? », il répond sans hésitation « oui » mais précise habilement « tout dépend avec qui, et où ». Effectivement le spectateur qui vient voir sa représentation n’est pas celui avide d’un comique basique de gestes, de situations et de quiproquos. Tout est clair dans le discours argumenté de Gaspard Proust. Peu de politique pure et peu d’actualités, mais une part belle est laissée à l’Histoire, la philosophie, le social, la religion ou encore à la géopolitique. L’amour sera l’objet d’un traitement à part entière dans lequel le comédien livre quelques expériences cocasses. Les sujets s’intriquent les uns aux autres, l’enchaînement est habile, rythmé. Chaque réplique ou presque, aux allures anodines, heurte une part de sensibilité, une conviction profonde, une croyance évidente, une vérité acceptée. Chaque réplique ou presque réveille un doute, traque une part de mauvaise foi latente, remet en cause la plus innocente des bonnes consciences. Perspicace et satisfait d’attiser des âpretés et de confondre quelques certitudes enfouies dans les abysses d’une éthique collective avérée, il savoure l’effet escompté en observant les réactions indignées, choquées, parfois outrées de ses auditeurs.
Noir mais drôle. Cynique mais vrai. Incivil mais lucide. À l’encontre de tout sens moral et loin devant le deuxième degré souvent pratiqué par les humoristes contemporains, Gaspard Proust signe d’une indiscutable et talentueuse originalité ce spectacle dans les arènes théâtrales parisiennes.
Aude Dupont
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