|
|
Jacques Généreux 2Un économiste radical Tandis que la lecture du premier tome (« Introduction à l’analyse économique ») de son manuel, Économie politique (3ème édition, 2000), pouvait faire passer Jacques Généreux pour un conservateur, et même un héritier de la vulgate néo-libérale, La Grande régression démontre que ce dernier est, au contraire, un économiste radical. De telle sorte que sa vision se veut la synthèse des travaux des économistes keynésiens tels que Paul Krugman et James Kenneth Galbraith. Et, d’autre part, Généreux dépasse le simple point de vue économique afin de le lier étroitement à la « sphère » du politique. Certes, l’économiste français ne croit guère en des institutions internationales susceptibles de faire face aux enjeux économiques actuels. Mais il s’agit moins d’une défiance vis-à-vis de cette possibilité de gestion de l’économie au niveau mondial que d’une certaine lucidité de la part de l’auteur conscient des rapports de force existant entre les démocraties occidentales comme les États-Unis, les pays européens (France, Allemagne, Italie,…) et, par exemple, la Chine en tant que puissance économique qui s’affirme peu à peu, bien que faisant montre d’un système de croissance assez proche de celui des premières au lendemain de la seconde guerre mondiale. Généreux est conscient qu’il n’y a rien à attendre de pays émergents (Chine, Inde, Brésil, etc.) plus soucieux d’établir sur le long terme un « rattrapage » par rapport aux vieux états industriels, que de mettre en place une politique internationale basée sur un développement respectueux de l’environnement et sur la solidarité. D’ailleurs, l’auteur constate — sans surprise — que les Occidentaux se sont eux-mêmes empêtrés, depuis le tournant des années 1970 et 1980, dans une évolution à la fois politique et économique qu’il qualifie de « Grande Régression ». Les « néo-libéraux » ont pris le pouvoir intellectuellement et politiquement ; à tel point qu’il apparaît difficile de lutter désormais contre des habitudes de pensées focalisées sur la privatisation, voire la destruction des services publics (James Kenneth Galbraith a même pu parler d’« État prédateur » à propos de l‘Amérique de Bush junior), des baisses d’impôts qui profitent à une minorité de puissants, l’ouverture des frontières en dépit de toute raison valable, un blocage des salaires provoquant aussi bien un endettement qu’une paupérisation des ménages, et, enfin, un « productivisme », vecteur de danger pour la survie de l’environnement planétaire et, partant, du genre humain. En résumé, Généreux n’attend rien des partis politiques traditionnels ; lesquels ont choisi, par cynisme, par bêtise ou par fatalité, d’accompagner un mouvement qui aurait pu être autre ; si chacun avait pris en compte les vrais facteurs qui expliquaient la remise en cause de la période de croissance économique des trente glorieuses dans les années 1970. Des penseurs tels que l’économiste et politologue Bertrand de Jouvenel avaient condamné peu ou prou cette économie des pays du Nord fondée sur une croissance détruisant petit à petit la nature (lire en particulier son livre intitulé La civilisation de puissance, 1976). Ainsi, même si Généreux montre un certain attachement en ce qui concerne le compromis d’une société sortie de la guerre, dans le sens que celle-ci, tout en maintenant une liberté au niveau des échanges économiques, avait encadré vigoureusement le capital grâce à de nombreuses règles visant à répartir au mieux les revenus parmi la population entière, il est plutôt critique à l’égard d’une période qui a assuré un bonheur temporaire à une partie de l’humanité, tout en négligeant, au bout du compte, son avenir. Mais il n’est pas dupe non plus de « l’idéologie néo-libérale » qui a profité, à la fin du XXème siècle, de la condamnation des totalitarismes pour s’imposer comme l’unique pensée crédible. Celle-ci, comme le prouvent les discours de dirigeants européens (je songe notamment à Nicolas Sarkozy), a renforcé la croyance dans des marchés totalement libres et efficients, dans la compétition non seulement entre nations, mais entre individus sur le plan économique. Bref, cette atomisation de la société, devenue, au fond, le rassemblement d’intérêts égoïstes, participe de la « Grande Régression » ; puisque tous les liens de la communauté (travail, associations, etc.) qui pouvaient exister, en dehors de la famille et des amis proches, ont plus ou moins disparu pour générer une angoisse, une aliénation aboutissant, la plupart du temps, à un suicide d’êtres humains, mais également à un retour des valeurs religieuses, à un accroissement des communautarismes (sans oublier la politique de répression policière qui, aux États-Unis comme en France, tend à se substituer à toute volonté du « vivre ensemble »). Ma seule réserve quant à cet essai stimulant de Généreux ne provient pas de l’analyse de la crise économique par ce dernier (l’essayiste constate que les pays européens sont devenus un véritable casino pour les spéculateurs qui cherchent à gagner de l’argent au détriment de leur endettement ; du fait que les responsables politiques se sont liés les mains en refusant d’intervenir, afin simplement d’imposer de nouvelles règles à la finance), mais, bien entendu, de la réponse politique à apporter aux disfonctionnements mentionnés plus haut. Selon moi, l’espoir mis dans le renouvellement des élites politiques est un leurre. Je suis persuadé que la démocratie représentative est incapable de mettre un terme à une telle situation ; et que l’unique solution réside dans la constitution d’une démocratie directe en tant que véritable garante de l’intérêt général.
Thomas Dreneau
A lire également sur Arès : La chronique sur L'Etat prédateur de James K. Galbraith La chronique sur Pourquoi les crises reviennt toujours de Paul Krugman La chronique sur Economie politique. 1. Introduction à l'analyse économique de Jacques Généreux
|


Commentaires
Bien à vous.