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Dominique Lecourt 3Pamphlet contre la philosophie analytique On le sait : la philosophie analytique a été, pendant longtemps, le parent pauvre de la pensée française en général. L’ordre et les jeux. Le positivisme logique en question demeure, semble-t-il, le témoignage le plus flagrant de cette incompréhension entre, d’un côté, une pensée héritière du cercle de Vienne et plutôt cantonnée dans les pays anglo-saxons, et, de l’autre, une tradition philosophique hexagonale elle-même réduite à quelques grands noms comme Gaston Bachelard et Georges Canguilhem. Incompréhension qui a pu se transformer en parfait mépris et qui pose —conséquemment — la question de l’ouverture de la philosophie française à d’autres manières européennes de penser. Heureusement, cette vision caricaturale consistant à « fermer les fenêtres » à toute influence étrangère ou extérieure appartient désormais au passé. Même si je ne suis pas certain de la vérité de cette dernière phrase ; que d’aucuns, à l’instar de Jacques Bouveresse, pourraient qualifier d’affirmation naïvement optimiste. Car, en lisant l’ouvrage de Dominique Lecourt, je constate l’incroyable fossé qu’il a fallu combler entre ces deux traditions. Au lieu de permettre le rapprochement salutaire entre celles-ci (je songe notamment aux travaux de Jocelyn Benoist), Lecourt démontre l’incapacité d’accepter un tant soit peu les héritiers du positivisme logique comme les garants d’une autre façon légitime de philosopher. Ainsi, la « critique » des principales thèses du cercle de Vienne à la lumière, en particulier, de la réflexion de Karl R. Popper se présente comme le meilleur moyen de délimiter tout un espace de concepts, au final, rejetés. Non seulement cette « critique » apparaît tout à fait datée, puisque Lecourt ne reconnaît dans les philosophes viennois aucune faculté individuelle de penser (pourtant, il est impossible aujourd’hui de considérer Moritz Schlick, Rudolf Carnap et Otto Neurath comme des penseurs s’accordant parfaitement — ne serait-ce que sur la question des « énoncés protocolaires » dans les années 1930 !), sinon des divergences qui facilitent surtout son entreprise de démolition ; mais, en outre, l’évocation de la pensée d’un Popper permet à l’auteur d’utiliser les attaques de ce dernier contre le positivisme logique, tout en lui permettant de renvoyer dos à dos les représentants du cercle de Vienne et le même Popper accusé d’avoir construit ses propres théories à partir des premiers écrits des auteurs du « manifeste » ou de « la conception scientifique du monde ». Ensuite, Lecourt peut faire appel au Wittgenstein des Remarques philosophiques afin de porter le coup fatal à la philosophie analytique dans son ensemble. Or, même si je n’ai pas lu les Remarques philosophiques de Ludwig Wittgenstein, je ne peux pas croire que la lecture qu’en donne Lecourt corresponde au même homme qui a écrit le Tractatus. À vouloir enrôler Wittgenstein dans son combat contre la philosophie analytique, je pense que Lecourt n’a réussi qu’à travestir sa pensée ; à tel point que la conclusion de L’ordre et les jeux sur la nécessité d’un sur-matérialisme rappelle de manière caricaturale la pensée primaire de l’élève de Louis Althusser, lequel reste prisonnier de Lénine et de son livre intitulé Matérialisme et empiriocriticisme (la remise en cause de l’influence de Mach sur le cercle de Vienne trouve, bien entendu, son origine dans cet essai polémique dudit Lénine), sans parler de ce rejet facile du sujet déjà exprimé dans l’ouvrage antérieur, Pour une critique de l’épistémologie (1972).
Thomas Dreneau
A lire également sur Arès : La chronique sur Pour une critique de l'épistémologie de Dominique Lecourt La chronique sur Lyssenko. Histoire réelle d'une "science prolétarienne" de Dominique Lecourt La chronique sur Contre la peur. Suivi de Critique de l'appel de Heidelberg de Dominique Lecourt
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