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Georges Courteline

Courteline, Amour noir
D’après La Peur des coups, La Paix chez soi et Les Boulingrin de
Georges Courteline
Mise en scène : Jean-Louis Benoit
avec Thomas Blanchard, Ninon Brétécher, Valérie Keruzoré et Sébastien Thiéry
Au Théâtre de la Commune (Aubervilliers), du 14 au 30 mars 2012.
Au Nouveau Théâtre d’Angers du 2 au 6 avril. Théâtre Edwige Feuillère (Vesoul), le 10 avril, Théâtre Louis Aragon (Tremblay en France) le 13 avril, Lyon (24 avril au 5 mai), Lorient (9 au 11 mai), etc.

On connaît Courteline sans le connaître : souvent cité aux côtés de Labiche ou Feydeau en tant que représentant du théâtre comique fin XIXe début XXe, l’imaginaire collectif l’associe au vaudeville (genre dans lequel son père s’illustra) alors que, dans la réalité, il s’en trouve assez loin. Comme le précise Jean-Louis Benoit dans sa note d’intention : à son époque, les premières pièces de Courteline étaient jouées dans un théâtre d’avant-garde (le Théâtre Libre d’André Antoine) et allaient résolument à l’encontre du théâtre de boulevard.

Contrairement à ce qu’affirment certains tenants de la comédie grand public (par exemple Christian Clavier quand il jouait Feydeau), le rire ne réside pas uniquement dans la « mécanique ». Le rythme et l’enchaînement forcené des quiproquos ou péripéties ne fait pas tout. Pour que le brio ne tourne pas à vide, il faut garder au théâtre son antique fonction de catharsis : que le spectacle renvoie les spectateurs à leurs propres tares, histoire d’en rire et tirer les leçons…

Courteline écrivait : « Un acte, un seul acte, voilà ma mesure au théâtre. Que voulez-vous, je n’ai pas d’imagination ». Cette fausse modestie ne doit pas nous leurrer : en art, la forme courte n’est pas un parent pauvre mais une gageure. En matière de comédie surtout, les meilleures blagues sont les plus courtes et une pièce a souvent tort de trop s’étendre : la vivacité de départ s’étiole, et l’humour dépérit rapidement. Les miniatures de Courteline ici assemblées sont d’autant plus étrangères à l’empilement vaudevillesque qu’elles jouent presque sur une seule note : l’amour-haine dans le couple petit bourgeois, décliné sur tous les tons et titillant la corde sensible jusqu’à nous vriller les nerfs.

Dans les trois histoires, des hommes veules sont poussés dans leurs retranchements par des femmes hystériques, et inversement. Il n’y en a pas un pour rattraper l’autre, et la mesquinerie phallocrate n’a d’égale que la sottise des viragos. La Peur des Coups présente un couple de retour du bal, au cours duquel un militaire a peloté l’épouse sans que le mari intervienne. La jeune femme lui en tient grief, et celui-ci fait semblant de se mettre en colère pour masquer sa couardise. La Paix Chez Soi raille la société patriarcale : un artiste médiocre, écrivain sur commande, distribue à sa mégère l’argent du mois, en décomptant les « amendes » qu’il lui a infligées à chaque vexation. L’épouse se rebiffe, et le couple frôle la séparation. Enfin, Les Boulingrin voient un pique-assiette s’introduire à ses risques et périls dans une maisonnée où, contrairement à ce que promettait la femme de chambre, les maîtres sont des fous furieux mettant leur logis (et leur invité !) à feu et à sang.

On le voit, la vision du monde « courtelinesque » n’est pas gaie, mais résolument féroce. Le minimalisme dans la conception de chaque « tranche de vie » (une situation unique étirée jusqu’à l’absurde) tempère l’énormité des actes : la forme courte est idéale pour jouer l’outrance sans dépasser les bornes ni risquer le trop-plein. Cette grossièreté, intelligemment mise en scène, frôle souvent la vulgarité mais l’évite toujours in extremis.

Un mot sur les acteurs, tous formidables : on avait déjà vu Thomas Blanchard dans quantité de films (dernièrement le sublime Memory Lane, de Mikaël Hers, dans lequel il jouait un garçon dépressif, à la limite de la schizophrénie). On est bluffé de le voir à l’aise dans des registres si divers : très loin de l’image que l’on gardait de lui au cinéma, il réinvente complètement son jeu en fonction de ses divers costumes. Dans La Peur des Coups, il campe un personnage lâche et sale se baladant en caleçon miteux, presque à poil ; tandis que dans Les Boulingrin, il est coiffé et poudré en précieux ridicule, bientôt victime d’un incroyable jeu de massacre.

Sébastien Thiéry, quant à lui, incarne l’écrivain raté et aigri de La Paix Chez Soi avec beaucoup de conviction : son jeu parvient à être subtil dans la grossièreté, nuancé malgré le slip peu ragoûtant dans lequel il se ballade (et qu’il finira par ôter, provoquant les cris horrifiés du public). Dans Les Boulingrin, il est un mari fou furieux, aussi démoniaque que le précédent semblait inoffensif. De son côté, Ninon Brétécher traverse La Peur des Coups en nuisette et coiffure « choucroute » improbable : son personnage, laid et aigri, contraste avec la soubrette qu’elle interprète ensuite dans Les Boulingrin, qui est cette fois pimpante et hyper sexy. Elle incarne les deux avec aisance, faisant preuve d’un indéniable don de transformisme. Enfin, Valérie Keruzoré joue les grandes filles dépensières avec beaucoup de talent : dans La Paix Chez Soi, elle parvient à rendre touchant son personnage résolument tête à claques et à mettre le public de son côté. Elle incarne, avec un naturel confondant, l’éternel féminin vu par Courteline : à la fois émouvant et à gifler, alternativement…

Au final : cet excellent spectacle se reçoit comme un bon uppercut – d’autant plus efficace qu’il nous est assené à trois reprises, sans temps mort ou baisse de régime. Jean-Louis Benoit, dans sa mise en scène, ne craint pas de forcer le trait : ses comédiens chevronnés se tirent avec brio des situations les plus improbables, et les actes sont assez riches en micro-rebondissements pour donner du relief à ces monstres rudement taillés. Surtout, l’absence de tics vaudevillesques garde à ces pièces une relative intemporalité : hormis quelques traits de langage, l’ensemble est en phase avec nos mesquineries contemporaines. Il tend au spectateur un miroir à la fois affreux et jubilatoire, qui fonctionne encore à plein régime, plus d’un siècle après avoir été écrit.

 

Nicolas Brulebois

 

Note : La Peur des Coups avait jadis été jouée au music-hall par la grande Colette, qui a ensuite consacré un petit texte à Courteline dans son ouvrage En Pays Connu (1949). Elle y décrivait Courteline (croisé dans des rédactions de journaux qu’ils fréquentaient tous deux) et, à l’occasion d’une répétition de la pièce, racontait ses conseils aux acteurs : il les incitait à jouer le plus « personnel » possible, sans chercher à l’imiter – même s’il mimait les scènes pour leur montrer comment faire…

 

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