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Cahiers Colette 32Cahiers Colette, numéro 32 (2011) Depuis 1977, la Société des Amis de Colette a publié une trentaine de Cahiers : mêlant études critiques, témoignages et inédits, ces volumes dialoguent avec l’œuvre officielle autant qu’ils la prolongent. Grâce à eux, on a notamment découvert un pan méconnu du travail de l’écrivain, à savoir les textes publiés dans la presse, dont la plupart ne furent jamais repris en volume, malgré leur évidente qualité. On a aussi pu y lire des éclairages bienvenus sur certains acteurs essentiels de la galaxie Colette, ainsi que de belles réflexions thématiques – notamment sur le rapport complexe entre la vie de l’écrivain et son œuvre, planche savonneuse s’il en est, qui voit de nombreux lecteurs confondre ce que Colette a écrit et ce qu’elle a réellement vécu… Chaque numéro des Cahiers est donc à même de séduire plusieurs publics : les universitaires y trouvent leur lot d’analyses pointues, et les lecteurs amoureux de la grande Colette y redécouvrent inlassablement sa prose inimitable. Entre 1977 et 2007, trente et un Cahiers ont donc été édités, témoignant d’une belle santé et d’un immense patrimoine littéraire. Pourtant, le dernier commençait à dater (2007) et l’on s’inquiétait : y’aurait-il de nouveaux numéros ? Il est clair qu’avec le temps et les publications diverses chez de gros éditeurs – notamment le récent Colette Journaliste compilé par Gérard Bonal et Frédéric Maget – la réserve d’inédits qui semblait inépuisable va s’amenuisant. De même, les témoignages sur Colette deviennent-ils de plus en plus rares, les témoins ayant pour la plupart disparu. Ces quatre ans ont donc servi à redéfinir le contenu des Cahiers : avec ce numéro trente-deux que l’on n’espérait plus, l’iconographie fait une entrée fracassante – elle qui, jusque-là, était le parent pauvre de ces ouvrages (certains articles avaient déjà été illustrés… mais l’impression était de médiocre qualité). Désormais, avec ses photographies soigneusement choisies, l’aspect visuel rend la lecture moins austère, et souligne la sensualité propre à l’univers de l’écrivain – qui de son vivant contribua elle-même à sa légende, en se laissant photographier plus souvent qu’à son tour. Dans la foulée, on nous annonce que les parutions vont reprendre leur rythme annuel : preuve, s’il en est, que la Colette-mania est bien repartie comme en 14 ! Sur la question primordiale des inédits : autant le dire tout de suite, ce volume en contient malheureusement assez peu. À la place, on a droit à quelques babioles : la première version d’un texte connu (« Nonoche », des Vrilles de la Vigne) et « Les Sabots », sans doute tirés d’une causerie radiophonique de la fin des années 30. En outre, on trouve un fragment inédit de Chéri – que la publicité présente comme un nouveau chapitre, mais qui n’est à l’évidence qu’une brève esquisse, complètement déconnectée du roman. Enfin, pour allonger cette sauce un peu chiche, on découvre la correspondance avec un industriel devenu ami, Maurice Saurel… qui ne compte pas parmi les personnages-clés de la biographie de Colette, et dont l’étude ne contient pas de révélation fracassante. À première vue donc, la prose de l’écrivain semble réduite à sa portion congrue. Pourtant, ces rogatons réservent malgré tout des surprises, et les amateurs y trouveront leur compte : ainsi, une comparaison entre les deux versions de « Nonoche » s’avère très instructive sur la façon dont Colette composait ses oeuvres, reprenant idées ou situations pour les réécrire autrement. Hormis quelques lignes communes (sur la description du chat), il ne reste quasiment rien de ce brouillon dans la version connue du texte, et l’on peut légitimement le considérer comme un véritable inédit – le plus étonnant étant que cette esquisse n’a pas à rougir de la comparaison, et se lit avec beaucoup de plaisir ! « Les Sabots », quant à eux, réintroduisent la figure maternelle tant célébrée (Sido, La Maison de Claudine et beaucoup d’autres). Ce personnage charrie tant de réminiscences que le texte, bien qu’anecdotique, devient immédiatement familier par l’imaginaire qu’il déploie – sensation rare de redécouvrir, dans un jardin parcouru de long en large, une allée méconnue. Quant au fragment introduisant le personnage de Chéri aux prises (le veinard) avec une armada de petites femmes, s’il n’apporte rien de plus au célèbre roman, il nous remet en tête l’ambiance sensuelle du livre – et donne envie de le relire, une fois encore. Au final : ces trois fragments, tout « brouillons » qu’ils soient, sont écrits dans un style à la fois sophistiqué et léger, qui ferait pâlir d’envie plus d’un prosateur actuel. Et s’ils ne sont pas forcément indispensables, ils enrichissent quand même cette œuvre multi-facettes d’une énième nuance : le plaisir a beau être bref, on ne crache pas sur un petit bonheur pareil. On a dit plus haut que Maurice Saurel n’était pas un personnage-clé de l’itinéraire de Colette : cela explique sans doute que cette correspondance ait attendu le trente-deuxième Cahier pour paraître enfin (son fils ayant projeté de la faire publier dès la fin des années 60, sans succès). Effectivement, ces lettres de Colette n’ont rien d’essentiel en soi et n’auraient sans doute pas mérité une édition séparée. Pourtant, en les parcourant, on retrouve des éléments familiers qui permettent d’observer l’auteur sous un autre angle – ce qui, avec une personnalité si riche, s’avère toujours instructif. Ainsi, les années de seconde guerre mondiale, si souvent évoquées dans les chroniques de Colette, sont vécues ici de l’intérieur, dans son célèbre appartement du Palais-Royal : on voit comment le riche industriel, d’abord simple admirateur, en vient à aider l’écrivain en lui fournissant des mets et objets difficiles à trouver en temps de restrictions, ou la dépannant alors qu’elle devient impotente. Quelques éléments dramatiques (l’arrestation de son mari Maurice Goudecket, la mort de son amie Renée Hamon) entrecoupent cette correspondance plutôt bon enfant… Mais malgré les avanies et le corps qui se délite, c’est surtout le plaisir et la gourmandise qui caractérisent ces lettres. L’on voit comment, même dans une simple correspondance, Colette déploie ses talents pour séduire son destinataire – séduction d’autant plus étonnante que cette femme frôlait alors les soixante-dix ans… S’ils ne sont pas littéraires à proprement parler, ces petits mots montrent comment la littérature peut se loger au détour d’un échange a priori trivial – par la grâce d’une signature, un surnom magique ou quelque affectueux caprice de style… Les autres articles de ce Cahier oscillent entre érudition et ouverture au grand public. Dans la première catégorie, on trouve une analyse sur la réception de Colette en Espagne au début du XXe siècle ; une étude sur l’écriture de la mode et du textile dans certains textes tardifs (en particulier Le Voyage Egoïste) ; et enfin une évocation du rapport d’influence entre Aragon romancier et l’auteur de La Fin de Chéri. Ces articles, malgré leur intelligence, ont un travers commun : ils usent d’un jargon qui, s’il est approprié à une thèse ou un mémoire de Lettres Modernes, s’avère franchement assommant pour le lecteur non-chercheur. Non que les notions qu’ils déploient nous soient forcément étrangères (ayant nous-même été en LM…) ; mais on ne se voit pas re-chausser nos lunettes d’étudiants pour apprécier ces textes : il y a moyen d’être pointu sans négliger le plaisir de lecture… et les auteurs d’obédience universitaire ont parfois tendance à l’oublier. Ainsi, l’article d’Anne Freadman pourrait être passionnant : l’analyse entend nous familiariser avec l’ekphrasis, montrer comment l’écriture guide l’œil de façon subtile malgré l’apparente objectivité de la description. Le choix d’extraits est pertinent, la réflexion savante, et pourtant… la magie ne se laisse pas cerner si facilement et l’analyse littéraire, pour virtuose qu’elle soit, a un côté ennuyeux étranger aux textes qu’elle prétend détricoter. De la même façon, l’article de Maryse Vassevière sur Aragon romancier présuppose que le lecteur est familier de cette œuvre, qu’elle ne se donne pas bien la peine de re-situer dans son contexte. Après avoir affirmé qu’Aurélien est inspiré de La Fin de Chéri, l’étude se penche sur Théâtre/Roman (livre oublié s’il en est), où un procédé de métalepse (glissement du réel à la fiction, en gommant le passage de l’un à l’autre) introduit Colette dans la narration. L’extrait proposé est intéressant, mais l’analyse s’adresse sans doute plus aux amateurs d’Aragon romancier (en reste-t-il ?) qu’à ceux de Colette. Là aussi, l’aspect « jargonnant » est rébarbatif – et on a l’impression, en le lisant, que cela va finir par un devoir sur table, de triste mémoire… Sur un versant plus « grand public », ce Cahier donne aussi la parole (pour la première fois, nous semble-t-il) à de simples lecteurs et lectrices de Colette (parmi lesquels on trouve avec plaisir l’actrice Sabine Haudepin), dont on a retranscrit les hommages en quelques lignes. Si l’idée est séduisante – sortir un peu du ghetto universitaire – le résultat s’avère, au final, d’une ennuyeuse normalité : ces considérations très « vieille France » ne dépassent guère le stade de fans énamourés… L’on est content de voir tant de gens apprécier Colette, mais l’expression de leur passion paraît bien univoque, et ne nous apprend pas grand-chose sur l’apport de ses livres à notre époque moderne. On aurait aimé que les avis portent sur des titres précis, plutôt que sur des généralités ; ou bien que l’on confronte l’auteur à d’autres publics que la France bourgeoise d’un certain âge : que pensent les jeunes lecteurs découvrant Le Blé en Herbe, Chéri ou Claudine ? Qu’est-ce que Colette a transmis aux écrivains actuels férus d’« autofiction » ? Qu’est-ce que la description du sentiment de la nature reçoit comme écho, chez un lecteur urbain ? Est-ce que la richesse du style suscite des vocations, chez une population abreuvée de SMS ? Il y avait bien d’autres choses à dire que ces mièvres « j’aime Colette depuis toujours » ou « Elle m’aide à vivre et je la relis souvent ». Espérons que les prochaines livraisons proposeront des témoignages mieux ciblés, moins béni-oui-oui. Plus loin, on lit aussi un article ému sur un spectacle donné au Théâtre du Châtelet en 2010, prétexte à réunir des fonds pour sauver la maison natale de St-Sauveur. Là aussi, le propos tombe trop dans l’auto-célébration et oublie l’essentiel : quels textes ont été joués sur scène et par quels acteurs ? Quels ont été les réussites (et les échecs ?) artistiques de cette manifestation ? Bref : un point de vue un peu plus nuancé et critique que cette banale réjouissance… D’autres articles s’avèrent plus enthousiasmants : ainsi, un rappel biographique de Christine Manigand sur un personnage familier de l’univers colettien – mais finalement pas si connu que ça, Henry de Jouvenel. Si l’on sait les affres de sa relation avec Colette et son rôle de patron de presse, ce texte a le mérite de nous remettre en lumière ses multiples activités politiques, lui conférant au final un relief plus important que celui de « père cocufié par son fils » auquel on a tendance à le réduire… Dans un autre genre, Jean-Pierre Danjou revient sur Tournée, de Mathieu Amalric : celui-ci a souvent déclaré s’être inspiré de L’Envers du Music-Hall pour écrire son film et l’article relate la genèse du projet, la façon dont peu à peu cette inspiration s’est fondue dans un ensemble plus personnel… de sorte qu’il ne reste rien de Colette à l’arrivée – hormis une parenté dans la vision émue sur l’univers des cabarets. Dans la continuité de cette ode au music-hall, on trouve aussi un article très drôle de Daniel-Henri Vincent, qui cherche la trace des passages de Colette actrice dans sa région natale, et plus précisément à Dijon en 1909 et 1910. Cette enquête sur un micro-événement est proprement jubilatoire, car elle fait émerger toute la société du spectacle de l’époque, avec ses entrepreneurs peu scrupuleux, ses journalistes multi-tâches, ses orchestres provinciaux catastrophiques… Daniel-Henri Vincent fouille la presse locale pour retrouver des comptes-rendus, recoupe ses informations avec les extraits de tels ou tels textes colettiens, pour voir si cela concorde, etc. Malgré la difficulté exprimée dans L’Envers du Music-Hall, il apparaît que Colette était, à cette époque, une grande vedette pour laquelle on mettait les petits plats dans les grands… En 1910, le mimodrame qu’elle jouait s’intitulait La Chair, et l’argument était prétexte à présenter le corps de l’artiste dans le plus simple appareil… L’article reproduit un cliché d’époque : aujourd’hui encore, le sein de Colette vaut son pesant d’or – et s’avère, un siècle plus tard, toujours aussi émouvant, pour ne pas dire plus… Les deux plus belles contributions ont été placées, en toute logique, aux extrémités de ce Cahier. Fermant le ban, l’écrivain Christine de Rivoyre s’inspire d’une photo de Colette à quinze ans (dans un hamac avec les tresses légendaires) et de la dédicace adressée à un généreux commerçant qui lui avait offert l’usufruit de sa maison natale de Saint-Sauveur. Christine de Rivoyre brode là-dessus une évocation à la fois biographique et rêveuse – en un mot : littéraire ! – du rapport singulier à ce que l’écrivain immortalisa sous le nom La Maison de Claudine. Ce texte admirable, inspiré de Colette (et inspiré tout court) apporte la touche de style qui manquait cruellement aux analyses universitaires citées plus haut. L’étude, malgré son érudition, s’avère suffisamment lâche pour laisser le lecteur immiscer sa propre rêverie… Et contrairement aux fans sans imagination, elle prouve qu’un témoignage ému peut toujours devenir passionnant – à condition d’être formulé avec art. Mais l’article capital, qui justifie presque à lui seul l’acquisition de ce Cahier, est placé en ouverture : Emmanuelle Retaillaud-Bajac y analyse le rapport d’influence entre Colette et une écrivaine apparemment oubliée, Mireille Havet. Le texte répare une injustice : dans le vingt-et-unième Cahier (1999), Anne Poskin écrivait un article sur « Chéri ou le je surmonté », où elle qualifiait inconsidérément Mireille Havet (MH) de « journaliste ». Emmanuelle Retaillaud-Bajac corrige cette erreur en re-situant MH dans le contexte de l’immédiat après-guerre : après avoir été la protégée d’Apollinaire (mort aux derniers jours de 14-18), elle fit partie d’une génération « perdue » (Radiguet, Crevel, Soupault) de jeunes auteurs iconoclastes, tellement marqués par le conflit qu’ils brûlèrent ce qui leur restait de vie par les deux bouts. En l’occurrence, les doux « poisons » de Mireille Havet furent les amantes et la drogue, dont elle usa et abusa avec une dangereuse volupté. Elle fréquenta le Paris lesbien, mais très différente des tribades Belle-Époque amies de Colette (Renée Vivien, Lucie Delarue-Mardrus, Nathalie Clifford Barney), son androgynie prononcée et sa modernité cocaïnée la situaient dans un monde résolument différent – ne serait-ce que par l’absence de fortune personnelle, qui l’obligea à vivre aux crochets de ses amis et petites amies. Colette, sans doute par complaisance, avait écrit un avant-propos flatteur au premier ouvrage de la jeune femme, recueil de contes intitulé La Maison dans l’œil du Chat ; Mireille Havet, en retour, avait plusieurs fois pris la plume pour dire dans la presse son admiration envers l’auteur des Vrilles de la Vigne. C’est en tirant le fil (très ténu) de cette relation qu’Emmanuelle Retaillaud-Bajac réussit une enquête passionnante ouvrant des horizons inespérés… Elle met d’abord l’accent sur la différence de prestige littéraire entre Colette et le poids plume Havet : tandis que l’auteur de La Vagabonde s’embourgeoisait dans son mariage avec Henry de Jouvenel et était déjà célébrée comme une sommité du monde des Lettres, la réputation flatteuse acquise par MH auprès d’Apollinaire n’accoucha pas, en son temps, d’une œuvre mémorable : hormis le petit recueil déjà cité, elle ne fit paraître qu’un court roman, Carnaval, qui connut un succès d’estime et se retrouva vite oublié – le livre n’était pourtant pas sans charme… mais assez mince, cependant, comparé aux chefs-d’œuvre de l’idole. La relation aurait pu en rester là si l’on n’avait retrouvé, dans les archives de Colette, le brouillon d’un texte inachevé qui, dans les années trente, dressait un portrait peu flatteur de Mireille Havet, avec une cruauté d’autant plus inouïe que celle-ci était morte quelques années plus tôt dans l’indifférence générale, et n’avait pas besoin que l’on souille davantage sa dépouille. À le lire, on a du mal à croire qu’une telle bassesse soit l’œuvre de la « grande Colette » : cette révélation, qui va dans le sens de certains témoignages stigmatisant son « infernale méchanceté » (Liane de Pougy dixit), a le mérite de faire descendre l’auteur de Chéri de son piédestal, en la montrant mesquine, féroce, injuste – humaine, en un mot. L’article tente d’élucider le gouffre entre la bienveillance affichée par Colette à l’égard de Havet et cette haine secrète. À leur rencontre, MH avait exprimé sa déception de voir Colette, auteur de romans si libres et déviants, devenue une bonne bourgeoise alourdie par la maternité – ce qui, dans sa conception exclusivement lesbienne du monde, ne pouvait pas coller. Emmanuelle Retaillaud-Bajac compare également le caractère très prosaïque de l’inspiration de Colette au lyrisme exalté cher à Mireille Havet – différend stylistique irréconciliable qui explique sans doute que malgré les politesses d’usages, les deux femmes ne soient jamais devenues proches. Enfin, elle suggère que Colette a peut-être été victime d’une crise de jalousie tardive envers cette « collègue » plus jeune qui fut, un temps, courtisée par son ex-mari Willy… Quoi qu’il en soit, un miracle est venu rééquilibrer, après coup, cette relation mort-née. Soixante-dix ans après sa mort, on a retrouvé dans un grenier le journal de Mireille Havet. Relatant ses escapades poético-sexuelles dans le demi-monde et les palaces interlopes, cet ouvrage inédit réhabilite son auteur : Mireille Havet s’y révèle styliste accomplie, capable de créer une beauté à la fois lyrique et cynique, naviguant entre stupre, paradis artificiels et aspiration poétique – avec une profondeur que ne laissait pas imaginer la maigre production publiée de son vivant…
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