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Guillaume Apollinaire/Godefroy Ségal

Les Onze Mille Verges
D’après le roman de Guillaume Apollinaire
Adaptation et mise en scène : Godefroy Ségal

Avec : Géraldine Asselin, Barbara Ferraggioli, Nathalie Hanrion et Mathilde Priolet
Scénographie : Godefroy Ségal et Benjamin Yvert
Création lumière : Émeric Thiénot et Benjamin Yvert
Costumes : Séverine Thiébault
Compagnie In Cauda

Maison de la poésie, Paris
Du 14 au 22 avril et du 23 mai au 3 juin 2012

Voilà le genre de spectacle qui donne des scrupules et pose des questions au spectateur : est-il venu découvrir une œuvre importante ou se rincer l’œil ? Est-il attiré par la réputation d’Apollinaire ou par les actrices en nuisettes et godemichés ? La réponse se trouve dans cet entre-deux où l’art et le cochon se mêlent pour devenir érotisme – espace paradoxal où la plume cherche, au-delà du cul, à débusquer un supplément d’âme…

Les Onze Mille Verges est une œuvre de jeunesse d’Apollinaire (27 ans en 1907), signée de ses seules initiales et publiée sous le manteau, pornographie oblige. C’est le premier vrai livre de l’auteur, et une surprise de taille pour ceux qui ne connaîtraient que ses poèmes… On y découvre la vie de Mony Vibescu, prince roumain (l’« hosdopar » du sous-titre) débarqué dans le Paris Belle Époque pour lutiner des petites femmes – maîtresses ou soubrettes confondues, à cuisses légères et langues bien pendues. Au cours d’une fouterie, Mony jure de se faire fouetter par les « onze mille verges » s’il ne parvient pas à tirer vingt coups d’affilée… Ce pari imprudent lui reviendra à la figure au terme d’un périple allant des lits de France aux champs de bataille russo-japonais (Port-Arthur), frénésie sexuelle de plus en plus mortifère culminant avec le supplice final, irréversible.
Comme d’habitude dans ce type de littérature, l’énormité affichée dès le départ induit une gradation des coïts, crescendo de la franche gaudriole à la pire cruauté. L’humour (énorme) fait avaler l’horreur de certaines scènes – pédophilie, assassinat, nécrophilie – et atténue le tourment moral qui pourrait naître à la vue de telles dérives.

Le dispositif scénique est ambigu, à la fois de plain-pied et claustrophobe : nous sommes sur scène, autour d’un lit ceint par quelque chose ressemblant à du film alimentaire – sans doute pour éviter au public d’être éclaboussé par ce qui gicle pendant le spectacle… On nous met littéralement « le nez dans la merde » mais avec une distance symbolique, pour ne pas confondre proximité et intimité. Les spectateurs se trouvent dans une position inconfortable : tandis que les actrices se déchaînent sur le champ de bataille aux draps de plus en plus souillés, nous sommes serrés sur des chaises trop dures, en pleine lumière – chacun pouvant, du coin de l’œil, voir si son voisin est émoustillé, choqué, atterré, hilare, etc. Une telle disposition offre au public peine-à-jouir un miroir salutaire, révèle certaines mines compassées plus dignes de l’opéra que du bordel apollinarien. Les actrices en rajoutent, lancent des œillades suggestives aux premiers rangs, se frottent sur les murs pour y laisser des traces de foutre, de salive, ou pire encore.

L’intérêt de ce spectacle, plus proche de la « performance » d’art contemporain que du théâtre classique, est de questionner le rapport au corps féminin et sa représentation – nous mettre à la place du voyeur et malmener ce qu’il reste de pudeur. Si l’on est d’abord émoustillé par les actrices quasi nues qui copulent devant nous, elles perdent leur caractère érogène à mesure que l’horreur prend le pas sur la gaudriole. En outre, l’autorité avec laquelle les comédiennes soutiennent nos regards rend le spectateur presque coupable, l’empêche de se « rincer l’œil » trop longtemps. De même, le flirt avec le Grand Guignol empêche de tomber dans la pure pornographie, balaye d’un ricanement ce qui aurait pu s’avérer, à la longue, gênant ou ennuyeux.

Au final, on bande peu et rit beaucoup pendant ce spectacle – même si les puristes peuvent déplorer la suppression des scènes les plus sordides, ayant trait à la pédophilie. Les aventures sexuelles délirantes inventées par Apollinaire sont écrites dans une langue suffisamment littéraire pour ne pas les réduire à du pur onanisme, et certaines beautés stylistiques parviennent à insinuer un poil de poésie entre deux lignes obscènes. Le soir où nous y étions, l’universitaire Claude Debon a pris la parole pour éclaircir certaines zones d’ombre – en particulier l’ambigu rapport à la mère, qui irrigue l’œuvre et donne lieu à des scènes très dérangeantes (notamment ce ventre explosé après avoir servi de tambour de guerre…), gravées dans nos mémoires de façon indélébile

Un mot sur les comédiennes : elles sont quatre à s’échanger les nombreux rôles, masculins ou féminins, dans une ronde parfaitement huilée qui donne le tournis. Le fait de mêler des actrices chevronnées à d’autres ayant une expérience plus réduite produit des effets intéressants, la (relative) timidité des unes se frottant à l’audace des autres en une saine émulation. La sculpturale Géraldine Asselin se taille la part du lion, emportant les scènes paroxystiques avec une furie métissée, à la fois drôle et tragique. Nathalie Hanrion, brunette piquante, incarne avec un charme mutin la Parisienne éternelle – mais peut aussi, dans un revirement, camper un assassin avec le même brio. Mathilde Priolet, habituellement assistante mise en scène de la compagnie In Cauda, passe de l’autre côté de la rampe avec culot. Son corps dénué de courbes contraste avec celui de ses partenaires : outsider, elle doit se démener pour donner du relief (et du galbe) à ses personnages – mais parvient à nous surprendre. Enfin, Barbara Ferraggioli semble un peu moins présente que les autres, sans doute desservie par la répartition inégale des rôles… Néanmoins, ses « absences » rêveuses en bord de scène ajoutent une note de calme bienvenu, au milieu de ces harpies déchaînées.

Joli moment à la fin du spectacle : après avoir déchiré le film qui les coupait du monde, les comédiennes reviennent saluer… vêtues d’un peignoir. Paradoxalement, ce n’est qu’une fois rhabillées qu’on a l’impression de découvrir leurs vrais visages, épuisés mais souriants : preuve, s’il en est, que le sexe est bien une comédie – et la nuisette sexy un déguisement qui ne dévoile, finalement, pas grande chose de la vérité des êtres.

Dernier mot sur la distribution : on regrette que le metteur en scène Godefroy Ségal n’ait pas choisi, pour incarner les canons sexuels 1900, une actrice totalement plantureuse... Si les quatre jeunes femmes affichent des courbes tout à fait honorables, elles n’entrent cependant pas dans la catégorie « callipyge » mise en valeur dans le roman. Il est dommage qu’un texte aussi riche en chairs potelées et postérieurs à fossettes ne soit pas illustré par au moins une actrice vraiment grasse – ce qui aurait questionné un peu plus la frontière entre beauté et laideur dans la représentation du sexe. C’est le seul bémol que nous avons à formuler sur ce spectacle qui, pour le reste, nous a réjoui.

 

Nicolas Brulebois

 

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