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François Schmitz 

À la source de la philosophie analytique
Le cercle de Vienne de François Schmitz (Vrin, 2009)

Pour connaître le cercle de Vienne, soit ce mouvement scientiste réunissant dans la première moitié du XXème siècle des philosophes aussi originaux que Moritz Schlick, Rudolf Carnap et Otto Neurath, il est, je pense très sincèrement, nécessaire d’avoir lu le livre de François Schmitz. Cet ouvrage rapporte, en fin de compte, peu de faits historiques, et, à l’instar de celui de Mélika Ouelbani, est un véritable livre de philosophie qui s’attache à l’ensemble des idées présentées par des penseurs qui avaient la particularité, pour certains, d’avoir une solide formation scientifique. Certes, François Schmitz fait la part belle aux travaux de Rudolf Carnap, mais il n’en rapporte pas moins ceux de Schlick et de Neurath. En conclusion de son livre, François Schmitz relate notamment le devenir futur de deux courants philosophiques, celui représenté bien sûr par Carnap, et l’autre inspirée fortement par la lecture du Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein, et dont les principaux animateurs étaient Schlick et Freidrich Waismann.

Évidemment, le livre de François Schmitz ne révèle rien à un lecteur tel que nous-même à propos de Théorie générale de la connaissance (1918) de Moritz Schlick. Je suis, en effet, déçu par la présentation somme toute fidèle de Schmitz, car, s’il évoque les limites épistémologiques d’un tel ouvrage, il s’attarde peu sur ce qu’il reproche à Schlick, bref, l’attachement à l’ancienne logique de type aristotélicienne, ainsi que des éléments « psychologiques » que l’auteur considère comme relevant d’une autre époque et de livres qui se sont présentés, à la fin du XIXème et au commencement du XXème siècles, comme autant de traités sur la connaissance.

Schmitz est beaucoup plus intéressant lorsqu’il s’attarde sur les travaux de Carnap ; même si — autre réserve — il tend à sacrifier sa démonstration en entrant dans les détails techniques que seuls peuvent maîtriser ceux ou celles parfaitement au fait de la nouvelle logique, c’est-à-dire des recherches de Bertrand Russell et de Gottlob Frege. Tout autre lecteur (dont je fais, hélas, partie) ne peut que proclamer son incompétence devant certains développements ; malgré les efforts réels de François Schmitz pour rendre le plus compréhensible possible son exposé. Si j’en reviens à Rudolf Carnap, il faut admettre que ses livres prouvent une évolution considérable de sa pensée au cours des années vingt et trente. Carnap est, tout d’abord, passé d’une lecture intuitionniste de la philosophie à un exposé des phénomènes qui fait pendant à la théorie de type husserlienne dans son premier grand livre, La construction logique du monde (1928). Ainsi, il a développé toute une théorie que l’on peut qualifier de « solipsisme méthodologique ». En partant du donné analysé par le sujet ou moi, il a tenté de créer un système de concepts permettant de « constituer » tout le langage de la connaissance ; du fait que grâce aux principales méthodes d’analyse du logicisme (je rappelle que le logicisme s’était donné pour tâche — impossible — de fonder les mathématiques à partir de la logique) et de David Hilbert, il paraît possible de par cette base psychologique de parvenir à un véritable savoir qui lie finalement la réalité aux énoncés analytiques. En résumé, La construction logique du monde de Carnap semble se référer à Mach et à ses sensations comme outil originel et épistémologique de la connaissance. De même que Carnap poursuit sa réflexion déjà engagée auparavant sur le moyen possible de traduire le donné réel en propositions, et réciproquement. Enfin, s’il part du solipsisme en tant que premier principe empirique du savoir, il dépasse ce dernier en permettant que les propositions qui ont leur origine dans le sujet, par le travail d’inférence et de constitution des concepts, favorisent fatalement une lecture intersubjective du savoir scientifique.

Outre l’importance des recherches de Carnap, il est clair que le Tractatus logico-philosophicus a exercé une influence considérable sur les membres du cercle en général et sur Moritz Schlick en particulier. En premier lieu, la distinction entre propositions analytiques, c’est-à-dire la logique et les mathématiques qui n’ont aucun « contenu », qui n’ont, en clair, rien à dire sur le monde, et les propositions synthétiques, soit les propositions vérifiées par l’expérience (vraies ou fausses), véritable leitmotiv de la réflexion des philosophes viennois, doit beaucoup à Wittgenstein. Tout comme, en second lieu, le thème du vérificationnisme qui découle, bien entendu, de cette distinction, et lequel se réapproprie la notion de sens afin d’écarter tous les pseudo-problèmes de la « métaphysique », ces derniers ne voulant absolument rien dire.

Or, le Tractatus logico-philosophicus de Ludwig Wittgenstein a donné lieu à plusieurs interprétations en ce qui concerne ses deux grands postulats discutés au sein du cercle. Ainsi, Moritz Schlick et, au départ, Friedrich Waismann ont été particulièrement influencés par le Tractatus ; à tel point que le premier s’est emparé de l’idée de Wittgenstein selon laquelle la philosophie serait, non pas la « reine des sciences » (contrairement à ce qu’affirme François Schmitz), mais une activité d’éclaircissement des énoncés scientifiques. D’un autre côté, Wittgenstein a élargi la pensée de Schlick (mais aussi de Rudolf Carnap) qui, jusqu’à présent, cherchait simplement à établir la vérité épistémologique, dans Théorie générale de la connaissance, pour atteindre toutes sortes d’énoncés tirés de la vie quotidienne ou du langage ordinaire. Moritz Schlick a donc continué à discuter avec Wittgenstein ; tout en développant sa propre pensée héritée en partie de Théorie générale de la connaissance. S’il a repris la pensée de Wittgenstein sur l’existence d’énoncés simples ou moléculaires, il a tenté aussi à partir du « donné » qui est le vécu immédiat pour donner une base empirique à un système d’énoncés véridiques. Plus précisément, Schlick, au contraire de Carnap, a respecté Wittgenstein, lorsque celui-ci déclarait que la logique des propositions demeurait une évidence, lorsque ce dernier croyait en toute sincérité que, par l’effet de la réduction des propositions au réel, on en arrivait au simple fait de montrer, bref, à une « constatation » (Schlick). Dans Forme et contenu (1932) — étrangement, François Schmitz ne semble pas avoir compris toute l’importance d’un pareil ouvrage — , Schlick ira si loin, dans la continuité du Wittgenstein du Tractatus, qu’il finira par dénier toute existence d’un contenu (qu’il considère comme intuitif) au profit de la forme ou structure que partage la proposition vraie et la réalité.

Par contre, Carnap et Neurath s’opposent vigoureusement à Schlick et à son « fondationnalisme ». Le premier croit, au contraire de Wittgenstein, qu’il est nécessaire de traiter les propositions à partir du langage de la logique. Il pense que le langage ordinaire, en raison de sa grammaire, se présente telle une métaphysique (Louis Rougier). Par conséquent, il est primordial de développer un métalangage qui prenne en compte le caractère logique des énoncés ou propositions (nous utilisons, pour notre part, indifféremment ces deux mots en tant que synonymes). Si, nonobstant les attaques vigoureuses d’un Neurath, Carnap demeure quelque peu, du moins pendant un certain temps, fidèle à son « solipsisme méthodologique », celui-ci va surtout tenter de concilier sa nouvelle conception philosophique avec sa vision née de La construction logique du monde. Dans son livre intitulé La syntaxe logique du langage (1937), Carnap précise sa position en démontrant que les énoncés protocolaires, ou énoncés qui servent de base pour former l’unité de la science dans un système de propositions, sont formés à partir du sujet ou du moi tout en demeurant vérifiable par autrui.

Le second, quant à lui, développe une pensée radicale, puisque non seulement il opte pour le langage des physiciens (Carnap, lui, reste fidèle à une certaine neutralité, du fait que tout langage, pour lui, est utilisable dans le cadre de la formation d’un système de propositions. Il a influencé tout particulièrement l’épistémologue français Louis Rougier qui adoptera, dans La métaphysique et le langage, une position relevant d’un relativisme et d’un conventionnalisme stricts), mais, dans son combat vigoureux contre la « métaphysique », il entend que, en bon disciple de Pierre Duhem, les énoncés (et notamment les énoncés protocolaires) soient, dans l’ensemble, révisables ; car il n’est point obligatoire qu’une expérience condamne toute théorie, parce qu’elle l’infirme. En vérité, à partir de cette expérience, on peut rejeter la théorie, mais, si l’on suit Pierre Duhem, il est tout à fait permis d’évacuer en retour ladite expérience ; parce que l’on souhaite, par exemple, conserver l’ensemble des hypothèses systémiques. En fin de compte, pour Neurath qui demeure en cela fidèle à sa formation de sociologue et d’économiste, la science unitaire (outre le physicalisme, Neurath a défendu la conception de l’unité de la science à laquelle s’est ralliée peu ou prou Rudolf Carnap) est avant tout un système théorique qui, à tout moment, peut être remis en question dans un contexte historique marqué par la situation de la science et des savants. Subséquemment, il emploie la métaphore du navire qui prend l’eau et que les savants sont obligés régulièrement de reconstruire.

En conclusion, je puis dire que le livre de François Schmitz, malgré quelques réserves énoncées plus haut, a la qualité de nous présenter toute la richesse d’un courant de pensée qui, en sus de son rôle en tant que fondateur de la philosophie analytique et de l’épistémologie, continue, selon l’auteur, de nous interpeller tant les idées et les concepts créés par les philosophes viennois alimentent encore le débat actuel de la philosophie.

 

Thomas Dreneau

 

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