Laurent Laffargue 2
Casteljaloux (2e version) Texte et mise en scène : Laurent Laffargue, en collaboration avec Sonia Millot
avec Julien Barret, Philippe Bérodot, Éric Bougnon, Élodie Colin, Oscar Copp, Maury Deschamps, Elsa Gallès, Sébastien Pouderoux, Isabelle Ronayette et Pascal Vannson
Au Théâtre de la Commune (Aubervilliers), jusqu’au 25 mars 2011
Casteljaloux est un projet de longue haleine, dont on a pu suivre les étapes au fil de la résidence offerte à Laurent Laffargue au Théâtre de la Commune. Après avoir ébauché les personnages en présence de spectateurs, puis campé seul la première mouture dans la petite salle, il nous revient aujourd’hui par la grande porte, mûri en spectacle définitif (mais qui peut en jurer ?) avec comédiens, beaux décors et tutti quanti.
La bonne tenue de l’ébauche jouée en solo l’an dernier, avait mis la barre assez haute, et l’on attendait cette version « complète » de pied ferme, priant pour que la finalisation n’ait pas fait disparaître le charme du work-in-progress. Il y a un plaisir rare, à suivre ainsi le processus créatif : confronter l’œuvre balbutiante et sans fard, telle qu’issue de l’imagination de l’auteur… et le spectacle, comme il finit par le mettre en scène. Gageure « participative », incitant à trouver ce qui s’est ajouté ou perdu en route… pour s’en réjouir ou le regretter.
On rappelle l’histoire : à Casteljaloux, petit bourg du Lot-et-Garonne, les années 80 s’étirent interminablement pour Romain, adolescent passionné de théâtre. En butte à la misère affective de son entourage et l’absence de perspectives en province, il rêve de mettre les bouts et, pour l’heure, se déniaise comme il peut. Coincé entre un ami envahissant, des parents infréquentables et une fille qui l’attire, il vivote, trempe sans conviction dans quelques magouilles… Autour, le monde s’embrase, verse dans le fait divers sinistre en contrepoint à sa rêverie. Si tous les personnages apparaissent unis dans une improbable équipe de hand-ball au début de la pièce, ils s’éparpillent et ne reviennent sur scène qu’en petites grappes de deux ou trois, jouant chacun des histoires parallèles – multiples fils qui se croisent, se nouent, lâchent du lest ou se tendent dangereusement… jusqu’au drame final.
Oscar Copp est Romain. Son apparente fragilité sied au personnage d’ado velléitaire, balancé entre envie de départ et propension à se laisser emporter dans les conneries d’autrui. A mesure que le spectacle avance et que les embrouilles s’épaississent, il devient de plus en plus étranger à lui-même – tandis que l’acteur, lui, joue de plus en plus intensément : de moins en moins gamin, et de plus en plus homme.
Sébastien Pouderoux incarne Jean-François, ami attardé logé chez Romain, empoisonnant à force d’être possessif. Tout en cheveux et poils de torse apparents, il oscille entre ex-bab’ et futur gay, à la fois précieux et pieds nus dans ses tongs. On aurait pu craindre que l’acteur insiste trop sur cette homosexualité latente – peu à peu assumée – pour en faire des tonnes, sur le mode « folle » caricatural. Pas du tout : il excelle dans l’ironie pince-sans-rire, donne des accents lucides et désespérés à ce personnage qui aurait pu n'être qu’un guignol. On ne rit pas de son homosexualité, mais de son nihilisme distancié. De même, il parvient à créer des moments d’émotion – empoignant notamment une guitare pour jouer Starman, de Bowie – où sa préciosité, soudain, fait merveille.
Pascal Vannson est René, père divorcé de Romain. « Queutard » invétéré, il court après tout ce qui bouge et rend son fils complice de ses dragues sordides. Le comédien l’incarne « avé l’assent » et une fausse bonhomie rondouillarde… qui dérape parfois vers une violence inouïe – quand il parle à son chien comme à une femme (et inversement). De fait, les scènes de harcèlement de la joggeuse Chantal, à mesure qu’il accentue son emprise faussement doucereuse, deviennent véritablement inquiétantes – et glacent le sang, quand on songe aux enlèvements et viols de femmes survenus ces derniers mois.
Philippe Bérodot est Jeannot, sorti de prison après avoir « buté » un courtisan de sa belle (Chantal, encore elle). Ne pouvant se résoudre à la voir vivre avec le dénommé Chichinet, il projette de la récupérer par tous les moyens – y compris la force – encouragé en cela par Jean-François. Le comédien incarne ce blouson noir bien élimé comme un mafieux de fête foraine, passant de la comédie à l’hyper-violence, quelque part entre Jean Lefèvre et De Niro (c’est possible). Sur le fil du rasoir, il tombe parfois dans l’excès gesticulatoire, mais réussit, globalement, à rendre crédible son amoureux à gâchette facile – devenant, lui aussi, de plus en plus inquiétant à mesure que vogue la galère.
Eric Bougnon, alias Chichinet, correspond trait pour trait à l’image qu’on aurait d’un boucher provincial : costaud et bas du front. Cette caractérisation limitée – le personnage apparaît assez tard dans la pièce et peut donc moins se défendre – est néanmoins relevée par l’amour qu’il porte à sa femme Chantal, joli mélange de brusquerie à gros poings et de sensibilité fleur bleue. De son côté, Julien Barret est Bruno, copain de classe de Romain, qui lui donne la réplique « avé l’assent » à ses cours de théâtre. Il réussit, dans d’autres scènes, à suggérer le trouble sexuel adolescent, entre grossièreté et émotion, bandaison et boule dans la gorge – notamment lorsqu’il emballe la copine de son meilleur ami…
On le voit, chacun de ces personnages repose sur une dualité, offrant un nuancier assez large lorsque toutes ces brutalités-sensibilités se coltinent aux autres. Laurent Laffargue, s’il porte un regard sans complaisance sur ce monde, ne condamne pas ses anti-héros : ils existent véritablement, ayant chacun l’occasion de révéler plusieurs facettes, sans se cantonner à l’univocité.
En revanche, malgré la sensibilité à fleur de peau qui s’y révèle, cet univers reste horriblement macho : par conséquent, les rôles féminins occupent moins la scène, relégués au rang de fantasme adolescent (la copine), victime potentielle (la joggeuse) ou bonne à mettre à la casse (la mère). Pour autant, mêmes limitées, ces figures sont assez incarnées pour exister ; et même avec des partitions moins étoffées, leurs personnages ont aussi de beaux moments.
Elodie Colin est donc Chantal, caissière chez Leclerc et objet de tous les désirs mâles alentours (Jeannot, Chichinet, René). Le contraste entre son apparence sage et les désirs salaces qu’elle inspire, dit assez l’exacerbation des passions sous la banalité du quotidien, chauffées à blanc dans ce bled où tout le monde se connaît, pour le meilleur et pour le pire.
Elsa Gallès est Pascaline, qui devient la copine du héros – sans que celui-ci soit assez volontaire pour réussir vraiment cette relation. Ses moments de séduction adolescente comptent parmi les plus beaux de la pièce : potentiel grand amour, battu en brèche par l’âge ingrat, où l’on s’intéresse plus à « combien de doigts tu lui as mis ? » qu’à la sensibilité de la fille. Si on ne lui a pas confié beaucoup de texte, Elsa Gallès porte tout de même, par sa présence-absence intense, la grâce farouche et un peu « allumeuse » de cet âge impur. La scène où, allongée à la piscine, elle écoute son walkman les yeux perdus tandis que les amis détaillent la courbe incroyable de ses fesses, est troublante – plongeant le spectateur mâle (qui mate aussi, plutôt deux fois qu’une) dans ce questionnement existentiel : quelle est la part de voyeurisme salace dans le plaisir qu’on prend à regarder cette scène ?
En matière de charge érotique, Isabelle Ronayette, incarnant « la prof qui aime bien les petits jeunes », n’est pas en reste : sa scène de théâtre dans le théâtre, où elle montre à ses élèves Romain et Bruno (accoutrés respectivement en Elmire et Tartuffe) comment mettre de l’ambiguïté dans une pièce de Molière, vaut son pesant d’or. De plus en plus outrée à mesure qu’elle prend la place de ses élèves pour leur mimer la scène, elle se révèle soudain femelle dominante – belle inversion, dans ce pays de masculinité exacerbée – avant de les recadrer gentiment, quand ils se sentent pousser des ailes dans le pantalon…
Enfin, Maury Deschamps est la mère de Romain, que l’on imagine d’abord déphasée (avec ses témoins de Jéhovah) mais qui, malgré cette caractérisation simpliste, lance au voyou Jeannot quelques vérités sur la vie, l’amour et l’homme, aussi lucides que touchées par la grâce. La scène où elle met son fils face à ses responsabilités, son mépris et sa médiocrité, est un beau moment d’initiation morale, leçon de vie où l’on réapprend que le respect de soi passe par celui des autres, et inversement.
Au final, il y a tellement de bonnes choses à glaner, qu’on prendrait dix pages à les résumer. Citons tout de même une habile utilisation des pans du décor, changeant et géométrisant l’espace en un rien de temps, aux aspects aériens – quand les ados gravissent ces reliefs pentus durant leurs flirts – ou terre à terre, pour dire la pesanteur des meubles d’une maison cambriolée.
Parmi les quelques défauts (car il y en a tout de même), la pièce nous a paru un peu hétérogène : certaines scènes sont stupéfiantes, mais le spectacle global est moins fort que ses parties, et mériterait d’être resserré (2h30, c’est excessif). Ainsi, la fin se délite un peu – à l’image de ce qui arrive aux personnages, certes… mais au détriment du public, qui compte soudain les minutes alors qu’il n’avait pas senti passer les deux premières heures.
Toujours à propos de la fin : Laurent Laffargue a tort d’appréhender le fait divers sur un mode « cinoche » : la baston entre Jeannot et Chichinet, à grands renforts de cascades réalistes et d’hémoglobine, nous semble inutile. Le théâtre est précisément l’endroit où représenter autrement ces actions meurtrières, les suggérer ou du moins, styliser un minimum – plutôt que lorgner sur un règlement de compte digne d’une série B. De la même façon, la présence récurrente, entre chaque changement de décor, de l’auteur-metteur en scène, deus ex machina grimé en Joker (le méchant de Batman) avait-il une utilité ? Autre petit bémol, l’importance accrue donnée à chaque personnage, par rapport à la première version centrée sur Romain, a déstabilisé la pièce : vers la fin, l’adolescent apparaît plus comme un comparse, que comme l’élément moteur. Cela colle avec l’idée de « l’influence du milieu » sur un héros trop lent à se décider. Toutefois, on perd un peu de vue l’intériorité du personnage, et son départ s’avère moins émouvant qu’il avait pu l’être dans la représentation solo.
Néanmoins, malgré ses défauts, l’ensemble emporte tout de même largement le morceau. On passe un moment intense, et certaines scènes restent longtemps en mémoire. De même, le propos de Laurent Laffargue, quoique autobiographique au départ, réussit à avoir une portée universelle : transposé de la province 80’s à nos banlieues actuelles, l’idée de la création comme échappatoire à une société vulgaire et violente, a encore droit de cité – en particulier, dans un théâtre comme celui d’Aubervilliers, lieu de culture et de résistance, dans ce 93 tellement stigmatisé…
Nicolas Brulebois
A lire également sur Arès :
La chronique sur Casteljaloux (1ère version) de et par Laurent Laffargue
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