Théatre
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Molière/Brecht

Don Juan
adaptation Bertolt Brecht, d’après Molière
Mise en scène : Jean-Michel VIER

avec : Valérie ALANE, Pascale COUSTEIX, Sylvain KATAN,
Guy SEGALEN, Pierre VAL, Cédric VILLENAVE

Au Lucernaire, du 20 octobre au 5 décembre 2010

Au XVIIe siècle, le petit monde du théâtre était moins cloisonné et plus poreux qu’aujourd’hui : les canevas s’échangeaient entre auteurs, tel mythe ou argument pouvait être décliné en grosse farce ou comédie subtile, selon qu’on avait affaire à un tâcheron ou à un génie comme Molière…
Ce dernier a eu aussi recours à ce système, reprenant des thèmes et schémas dramatiques à la mode pour les accommoder à sa sauce – souvent plus brillamment que les autres, ce qui explique sa postérité.

Don Juan n’échappe pas à la règle : pour le composer, Molière s’est largement inspiré d’un auteur espagnol du même siècle, Tirso de Molina ; et le thème a aussi influencé quantité d’artistes à sa suite. Mais cette relative impureté créatrice importe peu : même s’il a pioché des éléments ici et là pour composer sa pièce, c’est bien le Don Juan de Molière qui fait autorité désormais, reléguant ceux des auteurs plus obscurs au rang de curiosités documentaires.

Les mœurs dramatiques ont évolué, et à une époque où le droit d’auteur est défendu bec et ongles, un écrivain de théâtre n’imaginerait plus reprendre un canevas écrit par ses plus ou moins proches collègues, pour le modifier et le signer. C’est pourtant ce qu’avait tenté Bertolt Brecht avec ce Don Juan, actuellement représenté au Lucernaire. Ayant encore bien en tête la pièce du XVIIe devenue classique, on se demandait ce que le dramaturge allemand, père de la fameuse notion de « distanciation » (souvent employée à tort et à travers), avait bien pu en faire.

Résultat des courses : la surprise n’est pas si grande que prévue – et on frôle la déception… Les ajouts de Brecht sont infinitésimaux, et la pièce apparaît plus comme un « remix » léger, qu’une réécriture proprement dite. Ainsi, toute la continuité des événements est conservée, et bien trop respectée. L’auteur ne chamboule rien, n’immisce dans la trame aucune nouvelle scène de son cru, hormis quelques petites choses très furtives – notamment une plaisante évocation de la fille du Commandeur, que Don Juan, dans un raisonnement libertin au carré et blasphématoire au cube, rêve de déflorer pour lui faire oublier la mort de son père, tué de sa main !

Hormis ces (insuffisantes) libertés prises avec la trame originelle, Brecht embourgeoise des personnages qui, dans la pièce d’origine, étaient d’ascendance noble : leur ridicule s’en trouve accentué, et le respect que pouvaient encore inspirer Dona Elvire ou le père de Don Juan, est battu en brèche par une satire systématique.

L’apport principal du dramaturge allemand au mythe, se situe donc à ce niveau : voulant rabaisser Don Juan – en qui certains voient un modèle de résistance à l’oppression religieuse – il en fait un jouisseur purement cynique, loin de toutes les considérations métaphysiques qui affleuraient à l’origine. Les tribulations du grand seigneur méchant homme et de son valet Sganarelle prennent des airs de long sketch, alors que la pièce d’origine était une comédie aux nuances tragiques. La lutte de l’homme libre face au divin est évacuée, au profit d’une satire du pouvoir pécuniaire et des relations tarifées. L’effet satirique s’en trouve renforcé : on rit jaune, en constatant que ces tristes « valeurs » ont bel et bien gangrené notre société actuelle. Mais sur le plan dramatique, l’histoire y perd au change.

Ces réserves passées (concernant le travail de Brecht lui-même), il faut tout de même reconnaître qu’on passe une bonne soirée, car les comédiens s’acquittent de leur tâche avec talent.
Pierre Val est un Don Juan couperosé et roué à souhait, n’hésitant pas à baisser son froc pour nier définitivement l’idée de grandeur (et accessoirement : enfiler l’habit de valet, quand il est recherché en tant que maître). Il est irrésistible dans la séduction vile, révélant, derrière le masque doré de sa classe, une vulgarité prête à crever les coutures.

Sylvain Katan compose un Sganarelle bouffon à souhait, au physique pâte à modeler collant bien aux gags visuels concoctés par Jean-Michel Vier. Brecht dépeint un Sganarelle moins prude et révolté que chez Molière par les horreurs de son maître, mais plus drôle aussi, marchant dans les mauvais coups comme s’il était pressé d’en recevoir à son tour.

Valérie Alane, qui s’habille et déshabille plus d’une fois en bordure de scène, est une Dona Elvira un peu raide mais s’avère plus souple en villageoise bafouée. Pascale Cousteix semble un peu âgée pour jouer les pucelles de province – mais met une telle bonhomie à se faire abuser, qu’elle touche au plus haut comique. Cédric Villenave incarne les ahuris avec virtuosité, et son apparition en facteur – étendant des jambes démesurées, pour un effet humoristique entre Monsieur Hulot et Monthy Python – est très réussie. Enfin, Guy Segalen passe d’un matelot besogneux au Commandeur en un tour de main, nous faisant rire chaque fois qu’il prend une pose « à la Jules César » pour ressembler à la statue…

Le décor est un fouillis d’accessoires, emplissant la scène et palliant au manque de comédiens : Monsieur Dimanche est ainsi « joué » par une poupée grandeur nature ; et la scène de la mort du libertin, miniaturisée en spectacle de marionnettes… Tout cela accrédite l’idée que, du bourgeois abusé au grand seigneur abuseur en passant par les valets complices, tout le monde est réduit à l’état de pantin au royaume du divin argent. Une morale un peu courte, sans doute – mais qui divertit suffisamment, pour ne pas faire la fine bouche.

 

Nicolas Brulebois

 
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Marcel Pagnol/Jules Raimu

JULES & MARCEL 
Correspondance entre Marcel Pagnol et Jules Raimu

Adaptation : Pierre Tré-Hardy

Avec Michel Galabru et Philippe Caubère.
du 29/09/2010 au 30/11/2010 au Théâtre Marigny 75008 PARIS.


O bonne mère ! Une rencontre intéressante et alléchante ces jours-ci au Marigny entre d’un côté, deux monstres sacrés des 6ème et 7ème arts, Marcel Pagnol et Jules Raimu… et de l’autre, deux sacrés monstres des mêmes disciplines, Philippe Caubère et Michel Galabru, incarnant donc (ou presque, comme nous le verrons) le duo emblématique du cinéma français des années 30.

L’idée du spectacle est simple : une lecture de morceaux choisis parmi la correspondance - que l’on devine foisonnante – et des conversations entre le dramaturge cinéaste et son comédien fétiche. Défilent ainsi des moments clefs de cette collaboration à la lumière d’anecdotes sur les rapports souvent conflictuels entre les deux hommes : la rencontre bien sûr, la transposition du théâtre au cinéma de Marius et Fanny, la création de César, de La femme du boulanger et de La fille du puisatier, ou encore l’entrée de Raimu à la Comédie Française, le tout émaillé de considérations sur le théâtre, le cinéma, Fernandel ou les metteurs en scène hongrois, prétexte à une sympathique digression de Caubère sur l’actuel locataire de l’Élysée.

Ne boudons pas notre plaisir, ce spectacle est une réjouissante et souvent hilarante joute épistolaire, mettant aux prises un Raimu truculent emmerdeur et un Pagnol, rusé emmerdé et touchant bouc émissaire. Les bons mots sont légions  (du genre : « La pièce était si mauvaise que les acteurs eux-mêmes partaient avant la fin ») et la peinture en filigrane du cinéma de l’époque se dessinant par petites touches derrière ces échanges, en plus de présenter un intérêt disons historique pour qui ignore cette période, a presque quelque chose d’émouvant.

Ne boudons pas pour autant notre plaisir contrarié, ce spectacle tient aussi beaucoup par le charisme et le métier des deux comédiens qui donnent l’impression de peu forcer leur talent, hésitant entre lecture et véritable travail d’incarnation, tel Philippe Caubère qui semble parfois se demander s’il doit prendre l’accent marseillais ou non ou même s’il doit lire ou jouer (ce qui entraîne quelques oublis, qui, avouons-le, donnent à celui-ci l’occasion de se livrer à de jolis numéros d’équilibriste). Michel Galabru (87 ans et plus de 250 films au compteur tout de même…) éclipse Raimu et joue Galabru, ronchonnant et vociférant avec malice, évoquant immédiatement par son seul timbre et ses mimiques tant de fameux nanars de notre patrimoine cinématographique tels les inénarrables chefs-d’œuvre que sont (au hasard) Quelques messieurs trop tranquilles, Poussez pas grand-père dans les cactus, Arrête de ramer, t'attaques la falaise !, Le Führer en folie, le néo-poujadiste Le grand bazar (dont l’auteur de cette chronique est hélas un inconditionnel) et autres bidasseries / gendameries. Intéressant de noter pour la petite histoire que Michel Galabru fait en quelque sorte le lien entre la génération de Caubère et celle de Pagnol puisqu’on le retrouve en 1954 au générique des Lettres de mon moulin adaptées par ce dernier. On ne s’attardera pas en revanche sur la mise en scène, plutôt minimaliste - comme il sied souvent hélas à ce genre de spectacle - ni sur le décor : deux tables, deux chaises et une sorte de grande structure en bois qui avec la déco de la salle, donne une touche un peu sixties à tout ça, ce qui est pour le moins quelque peu incongru – renseignement pris, il semblerait que cela soit en fait le décor de la pièce se jouant ensuite dans la même salle, bon.

Bref, bonne limonade pour ces deux-là qui cabotinent délicieusement et pourraient faire penser à ce sketch de Bedos sur le comique capable d’être drôle même en lisant le bottin... Non que le spectacle ne soit bon - il est même plutôt savoureux - mais cela aurait été peut-être intéressant de bâtir quelque chose de plus consistant qu’une évocation basée sur la lecture de quelques lettres - par exemple en s’inspirant de la remarquable composition sur Orson Welles par Jean-Claude Drouot dans cette même salle il y a quatre ans. Le public semble en tout cas ravi d’avoir déboursé entre 20 et 49,50 euros (soit entre 8 et 20 pastis en salle ou en terrasse à Paris) pour une petite heure de spectacle, et là quand même la place… Putaing, elle est pas peu chère !

 


Fabien Montes

 
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Jean-Luc Lagarce 2

Derniers remords avant l’oubli

Texte : Jean-Luc Lagarce
Mise en scène : Julie Deliquet

Avec Julie André (Hélène), Gwendal Anglade (Paul), Eric Charon ou Serge Biavan (Pierre), Olivier Faliez ou David Seigneur (Antoine), Agnès Ramy (Anne),Annabelle Simon ou Julie Jacovella (Lise)

Lumières : Richard Fischler – Musique : David Georgelin. Vidéo : Mathilde Morières.

Au Théâtre Mouffetard, du 30 septembre au 20 novembre 2010

Il y a plusieurs façons de recevoir les textes de Jean-Luc Lagarce. De même qu’il y a plusieurs façons d’en incarner les personnages, et de faire sien ses mots. Ses verbes, surtout, et leur absolue vérité (ou absence de). Cela ne dit pas qu’il y a une bonne et une mauvaise manière d’interpréter ces Derniers remords avant l’oubli. Mais qu’il y a des choix,  de mise en scène, de rythme, de prise en mains d’une situation (d)écrite, qui conduisent parfois à des incompréhensions.
On dirait Cuisines et dépendances.
Entendu ici.
Ou, là, à propos d’Olivier Faliez (au demeurant, très honorable) : Tu ne trouves pas qu’il joue comme Bacri?
Le public rit et on se dit que le texte touche au but. Ou bien qu’il rate totalement sa cible. Le public rit, et on ne peut pas méprendre ces rires pour de la gêne. Quand c’est bien de cela pourtant qu’il est question. Être face à soi-même, face à ses mesquineries, au cœur de la famille (élargie, non-conventionnelle, évoluée certes, mais à l’identique : une impasse). De ses lâchetés, de ses impossibilités. De cet amour sans définition qui fait que l’on est, à l’arrivée, « content de te voir. Vraiment ».
Parce qu’on l’est. Et parce qu’on ne l’est pas, vraiment. Mais on l’est malgré tout.
Ces allers-retours incessants, de soi à l’autre, de ce que l’on attend à ce que l’on voudrait recevoir. De ce que l’on est prêt à donner ou non. De ce que l’on a préparé et qui ne s’exprime pas. De ce — ou de celui — qui prend la parole à la place. Serge Biavan, en l’occurrence, dans le rôle de Pierre. Monolithe volubile, miroir des autres personnages qui viendront réclamer leur part d’un héritage communautaire, hypothétique, il impose dès l’entrée des spectateurs — l’acteur attend, en scène, que le public prenne place, à la fois curieux de lui et sombre, dans son inatteignable solitude — son magnétisme étonnant.
Il est l’écrivain, « celui qui écrit des livres ».
On ne l’oubliera pas.
Face à lui, on gesticule, on s’emporte, on est abattu, on cherche à exister — et c’est bien l’enjeu du texte de Lagarce : comment exister face au caractère implacable des mots? En cela, le pari de Julie Deliquet est réussi. C’est impossible et chacun quittera la scène, déçu, impuissant, absent ou révolté, y abandonnant Pierre à sa place initiale, légitime : celle de la mémoire.
Faut-il en vouloir aux acteurs d’incarner si bien cette impuissance?
Faut-il leur en vouloir, individuellement, en analysant leur prestation respective — ses atouts, ses faiblesses, ses éclats parfois dans l’effacement brutal d’un sourire (Anne), l’effondrement d’un visage (Hélène) — ou au contraire les appréhender en groupe, en un ensemble dissonant qui lui, dit exactement ce qu’il y a à dire ici : l’incapacité des hommes à communiquer.

 

Laurent Herrou


Laurent Herrou est écrivain, publié aux éditions Balland, H&O, Publie.net, etc.
Dernier texte en date : Cocktail (maison d'édition en ligne EP&LA), en vente sur ce site.

 

A lire également sur Arès :

La chronique de la pièce lors de sa création (juin 2009), au Concours des jeunes metteurs en scène du Théâtre 13 

 
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Louis-Ferdinand Céline

Dieu, qu’ils étaient lourds… !

D’après Louis-Ferdinand Céline
Conception/adaptation/mise en scène : Ludovic Longelin
Avec : Marc-Henri Lamande, Ludovic Longelin ou Régis Bourgade

Au Théâtre du Lucernaire, du 15 septembre au 6 novembre 2010
 
Comment interpréter Céline au théâtre, sans tomber dans le piège des extraits – forcément réducteurs – ou pis, dans la caricature ?
Si l’on ne peut que saluer le succès des lectures que fit, il y a quelques années, Fabrice Luchini du Voyage Au Bout de La Nuit, on doit aussi reconnaître que l’œuvre célinienne se résume un peu trop, dans l’esprit du grand public, à ce premier roman… dont la facture encore relativement « classique » (par rapport à ce qui suit), n’est pas, à nos yeux, vraiment représentative de l’auteur.

Bien entendu, les autres romans (Mort à Crédit, Guignol’s Band, Féerie Pour Une Autre Fois, et surtout la « trilogie allemande »), avec l’explosion de la phrase et la ponctuation de plus en plus rythmique qui font la modernité du style, sont difficilement représentables sur scène… Mais il y a une autre raison : Céline, au-delà de Mort à Crédit, est devenu difficilement fréquentable à cause de ses pamphlets antisémites, jamais réédités, mais dont l’ombre continue de jeter un discrédit sur la deuxième partie de son œuvre – qui est, pourtant, la plus considérable.

Si l’on est prêt à faire abstraction de cette facette haïssable du personnage, et considérer son génie littéraire au-delà du rejet politique, ce spectacle est un sésame idéal à l’univers célinien – bien au-delà du Voyage – et une passionnante réflexion sur l’homme et son Art.
 
L’excellente idée de Ludovic Longelin a été, ici, de mêler un matériau relativement connu – les Entretiens Avec Le Professeur Y, dialogue imaginaire entre Céline et un double-intervieweur – à des documents rares : il a notamment retranscrit des archives radio et télévision de la fin des années 50 et début 60, longs entretiens où Céline donnait libre cours à sa verve, avec une faculté d’improvisation phénoménale qui en fait tout le sel.

A cette époque, Céline jouit d’une aura littéraire retrouvée grâce au succès de D’Un Château L’autre, mais l’opprobre n’est pas totalement passé… d’où ce curieux mélange entre gémissement et arrogance, l’auteur de Bagatelles Pour Un Massacre se posant en victime du monde entier – mais étrillant aussi, avec un sens acéré de la formule, les pisse-froid du milieu éditorial de son temps.

Le spectacle débute par un extrait de Nord (deuxième roman de la trilogie allemande): l’acteur assis dans la pénombre, maugrée, mâchonne et recrache son texte, mettant en branle la fameuse « petite musique » célinienne, une atmosphère de cauchemar ricaneur qui nous replace dans l’ambiance de ses livres. Cette mise en bouche laisse ensuite place aux entretiens proprement dits. L’intervieweur et Céline reviennent sur son enfance, la guerre, et sa conception du monde. L’auteur évolue entre cynisme et désespoir, se pose en victime et conchie l’ensemble du genre humain – tout en prétendant être un parangon de sensibilité (belle évocation de sa mère dentellière, qui lui enseigna la finesse du point, qu’il prétendait transposer à l’écrit).

La partie la plus magique des entretiens concerne évidemment l’écriture : Céline revient sur sa conception de la littérature, définit son art et révèle le secret pour y parvenir – du travail, encore du travail, toujours du travail… Milliers de pages pondues, pour quelques-unes de réussies, avec ce style si particulier et novateur, que le monde entier (selon lui) aurait dû envier. Il y de la forfanterie dans ces discours, mais pas seulement : à l’écouter, on a confirmation que l’animal était cent coudées au-dessus de l’écrivain lambda… et ses paroles, malgré le cabotinage et la victimisation auxquels il s’adonne, charrient plus de force et d’authenticité que n’importe lequel de ses « collègues ».

On s’aperçoit aussi, en cours de route, que le style parlé de Céline finit par ressembler à son style écrit (à moins que ce ne soit l’inverse) : Ludovic Longelin a conservé les hésitations et tics verbaux (notamment ces « n’est-ce pas ? » répétés un nombre incalculable de fois) qui ponctuent et rythment le texte, remplaçant quasiment les points de suspension… Ce qui aurait pu être un poil rébarbatif – de simples entretiens retranscrits – se transforme donc, par la magie de l’incarnation et la force du jeu, en œuvre littéraire à part entière.

C’est le comédien Marc-Henri Lamande qui porte – brillamment – le spectacle sur ses épaules. Vêtu comme Céline sur les photos de Meudon (d’un empilement de hardes), il ne bouge presque pas de son siège… mais sa présence irradie la salle. La parole et l’esprit sont recrachés de façon si vivante, qu’on échappe à ce statisme qu’aurait pu engendrer le dispositif intervieweur-interviewé. C’est le metteur en scène Ludovic Longelin qui pose les questions (en alternance avec Régis Bourgade), mais son rôle est presque effacé, face à la performance du comédien.

Rencontrant Marc-Henri Lamande par la suite, on a été surpris d’entendre qu’il s’exprimait de façon très différente à la ville et à la scène… prouvant qu’il s’agissait bien là d’une totale composition. Interrogé, Ludovic Longelin nous a révélé que son acteur n’avait pas voulu s’imprégner des vidéos ou extraits sonores de Céline, cherchant à donner sa propre interprétation de la « petite musique » à l’œuvre dans ces textes.
Cette révélation sur la cuisine interne confirme encore la qualité du spectacle : parvenir, sans mimétisme exagéré, à retrouver un peu de l’âme d’un personnage public – et atteindre, par la recréation personnelle, à une vérité de son œuvre… Voilà une réussite que l’on n’oubliera pas de sitôt !

***

PS – Juste une réserve, toutefois : certaines personnes pourraient être gênées par le peu d’interrogations sur la Collaboration, qui reste quand même le point noir de la vie de Céline. Les quelques questions posées à ce sujet ne ramènent, dans sa bouche, que les éternelles mêmes réponses (« j’ai pêché par bêtise, j’étais pour la paix, je croyais que l’Allemagne serait l’élément stabilisateur qui allait nous éviter d’entrer dans la guerre »), sans que l’interview l’entraîne à en révéler plus. C’est, à nos yeux, la seule lacune du spectacle – qui se définit comme un dialogue de Céline « avec les questions posées par les intellectuels de l’époque », mais omet de se coltiner à cette donnée fondamentale. Cela tient sans doute à la nature des entretiens radiophoniques utilisés – fin 50's, le succès retrouvé, Céline était devenu plus prudent que dans les années 30-40… et préférait s’appesantir sur son œuvre, plutôt que revenir à des sujets qui fâchent.

 

Nicolas Brulebois

 
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