Théatre
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Marivaux 3

L'Épreuve
de Marivaux

mise en scène Sophie Lecarpentier
Textes de Marivaux (l'Épreuve) et compagnie Eulalie (Prologue - Le Jour de l'Italienne)

Avec Xavier Clion, Hélène Francisci, Vanessa Koutseff, Sophie Lecarpentier, Solveig Maupu, Emmanuel Noblet ou Stéphane Brel et Julien Saada. Création lumière : Orazio Trotta et Emmanuel Noblet. Création sonore : Sébastien Trouvé. Scénographie : Hélène Lecarpentier. Costumes : Solveig Maupu. Régies : Gaëtan Lajoye et Tom Ménigault. Administration de production Maëlle Grange

Du 7 septembre au 17 octobre 2010, au Théâtre 13

C’est toujours une gageure, de s’attaquer à une pièce courte d’un grand auteur : comment ne pas frustrer le public par sa brièveté ? Comment en faire un spectacle complet, sans que les éventuels ajouts parasitent l’œuvre ? Faut-il donner ensemble deux pièces voisines d’un même dramaturge, ou proposer un nouveau texte ? Et comment, dans le cas d’un écrivain aussi génial que Marivaux, espérer que cette nouveauté soit à la hauteur ?
C’est à toutes ces questions – et bien d’autres encore – que répond brillamment le spectacle de Sophie Lecarpentier, mis en scène ces jours-ci au Théâtre 13.

L’Épreuve est donc une pièce en un acte de Marivaux, machination amoureuse typique (à base d’inversion des rôles et de déguisement) visant à tester l’amour d’une jeune fille pour voir si elle n’est pas vénale, et permettre à son séducteur, homme de haute condition, de l’épouser sans arrière-pensée. Évidemment, les affres de classes et les insondables mystères du cœur battront en brèche ce stratagème, mettant le manipulateur en danger et altérant le pur amour de la jeune fille, en une ronde étourdissante de volte-face sentimentaux cyniques, qui ne laisse personne indemne.
Face à un tel brio, il fallait donc un texte de complément qui apportât un éclairage nouveau, sans faire de remplissage ou paraître faiblard…

On avait déjà eu un avant-goût du talent de Sophie Lecarpentier avec sa mise en scène de la pièce de Vincent Delerm (Le Fait d’habiter Bagnolet), il y a quelques années au Rond-Point. On l’avait aussi croisée au générique d’un superbe Marivaux monté par Luc Bondy (La Seconde Surprise de l’Amour, où elle était assistante metteuse en scène). L’an dernier, elle et sa compagnie Eulalie avaient triomphé, dans ce même Théâtre 13, avec une création collective intitulée Le Jour de l’Italienne, pièce de théâtre sur le théâtre montrant les affres de la création, de la condition d’acteur et du métier de metteur en scène à travers… la répétition mouvementée d’une pièce de Marivaux intitulée… L’Épreuve ! C’est donc, tout logiquement, qu’elle prend aujourd’hui le pari de joindre les deux bouts (sic), pour voir ce qui naît de leur confrontation.

Cette nouvelle présentation, plus que la recréation opportuniste d’un spectacle à succès, est donc une continuation logique : voir ce que la mise en abîme humoristique du Jour de l’Italienne et la pièce de Marivaux – drôle, mais aussi cruelle et émouvante, malgré sa brièveté – s’apportent mutuellement. Confronter ce texte, dont on n’entend que des bribes durant les répétitions du prologue, à sa version complète, jouée dans la foulée par les mêmes acteurs…

On voit donc d’abord le spectacle se monter, à travers les répétitions laborieuses, querelles de comédiens, atermoiements sur une ligne de texte, notes d’intentions longues comme le bras, etc. Les traditions et le jargon dramatiques y sont désacralisés, gentiment moqués : l’ensemble se situe entre une version scénique de Ça Tourne à Manhattan pour l’absurdité au travail, et La Nuit Américaine (citée dans le texte), pour la vision sentimentale du métier, la tendresse qu’on y lit entre les lignes.

Lorsque après cette vision prosaïque de l’envers du décor, Marivaux entre en scène et que la magie du vrai texte opère, l’effet est (d)éton(n)ant : on réalise soudain ce qu’il a fallu de travail et de mise en place, pour en arriver à un résultat si probant. Le glissement entre la gentille déconnade du prologue et le sérieux requis pour donner corps à ce texte écrit au cordeau, est particulièrement bien appréhendé par les comédiens.

Xavier Clion est épatant, en Lucidor machiavélique et précieux – ce dernier point accentué par l’aspect vestimentaire « minet 50’s », choisi par la costumière Solveig Maupu (qui joue son propre rôle durant le prologue). Stéphane Brel, dans le rôle de Frontin (valet déguisé), nous a un peu fait peur au début de la vraie pièce – où il avalait la moitié des mots – mais s’est bien rattrapé, notamment dans son morceau de bravoure comique avec la piquante Hélène Francisci (Lisette). Cette dernière campe une de ces soubrettes dont le théâtre français a le secret, pleine de malice et presque plus désirable que la maîtresse elle-même… C’est un plaisir de la voir, au cours de la répétition, s’emberlificoter dans une explication féministo-lacanienne (sic) des intentions de son personnage ; pour lui donner ensuite vie et chair, de manière aussi grisante qu’efficace. La mise en scène joue particulièrement de sa sensualité, accentuant les audaces du texte d’un sein joliment rebondi, duquel l’œil de Frontin (pourtant censé courtiser la jeune maîtresse) ne se sépare qu’avec peine. Angélique est interprétée par Vanessa Koutseff, assez robuste et carrée pour souligner le caractère « campagnard » chez cette fille de petite bourgeoisie provinciale – ce qui contraste bien avec la préciosité « haute société » de Lucidor. Pour elle, le changement de registre est radical : alors qu’elle avait l’air complètement écervelé pendant les répétitions – ne comprenant pas la moitié des intentions du metteur en scène – elle joue très finement le texte proprement dit, accédant à un degré émotif impressionnant. Ce contraste entre l’image de gentille cruche qu’on pouvait avoir avant la représentation, et la réalité incarnée (fille sensible, malmenée… plus forte, au final, que tous les autres guignols), est l’une des choses les plus réussies du spectacle, et elle l’incarne avec brio. Enfin, à tout seigneur tout honneur : il convient de saluer d’un rire tonitruant la prestation de Julien Saada en Maître Blaise, riche fermier prêt à tout pour rendre service – moyennant quelque monnaie – à Lucidor, épousant l’une ou l’autre selon les gains plus ou moins importants qu’il pourrait en tirer. On sait à quel point ces rôles de « culs-terreux », pour guillerets qu’ils soient, sont durs à porter : le texte, truffé de tournures anciennes « couleur locale », est difficilement compréhensible à nos oreilles habituées au français moderne, et cet humour d’époque a parfois du mal à passer, tout Molière ou Marivaux qu’on soit. Cette fois-ci, non seulement Nicolas Saada réussit à le rendre intelligible – ce qui n’était pas gagné au départ – mais il y ajoute une telle urgence, mâtinée d’élasticité quasi slapstick, qu’il en fait le clou humoristique de la pièce : chacune de ses interventions est un bonheur, partagé par toute une salle en liesse !

Au final, c’est un réel plaisir de voir Sophie Lecarpentier confirmer tout le bien qu’on pensait d’elle. D’autant plus qu’elle incarne, dans Le Jour de l’Italienne, son propre rôle : on recommande aux spectateurs de se poster à proximité de son pupitre, pour être aux premières loges lorsqu’elle adresse ses griefs aux acteurs depuis la salle – encore une belle idée, ajoutant au frisson de la vraie-fausse répétition. Ensuite, pendant la représentation, elle gribouille et annote copieusement ses feuilles de texte – continuant, dans l’ombre, la réflexion sur ce qui se joue en direct… spectacle vivant toujours perfectible, certes, mais dont on aura vu, ce soir-là, une tranche particulièrement saignante et subtile (les deux n’étant pas contradictoires).

 

Nicolas Brulebois

 
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Shakespeare 2

La Tempête
D’après William Shakespeare

Adaptation pour Prospéro et Ariel
Adaptée, mise en scène et interprétée par Marie Paule Guillet et Étienne Guichard
La FOLIE THÉATRE : 6, Rue de la Folie-Méricourt
75011 Paris, jusqu’au 31 octobre 2010

 
Banni de son duché par son propre frère Antonio avec la complicité d’Alonso, roi de Naples, Prospéro et sa toute jeune fille Miranda trouvent refuge sur une île peuplée d’esprits élémentaires, farfadets et autres lutins… Quelques années plus tard, le hasard conduit le navire du roi à quelques encablures de la retraite du seigneur déchu. Grâce aux grimoires concédés par le fidèle Gonzalo comme seul bagage lors de son exil, l’ancien duc de Milan est depuis devenu un puissant mage, commandant aux créatures de l’île telles Ariel, dévoué esprit de l’air, et Caliban, bien moins dévoué serviteur et hideux rejeton d’une sorcière.  À l’aide d’Ariel, Prospéro invoque alors une tempête, jetant et séparant sur ses rivages les infortunés voyageurs : à un endroit, Alonso et sa cour - dont Gonzalo et le félon Antonio - ,  à un autre, Ferdinand, le fils du roi, à un troisième, Trinculo et Stefano, respectivement bouffon et sommelier, enfin à un quatrième endroit, le reste de l’équipage… L’île devient alors théâtre et les naufragés, les acteurs d’une pièce dont Prospéro s’apprête à écrire le dernier acte.

On le voit, les protagonistes sont nombreux dans cette œuvre de Shakespeare plutôt foisonnante et baroque ; en proposer une adaptation pour deux comédiens est une gageure qui inquiète à priori mais aussi intrigue… C’est le défi que relèvent Marie Paule Guillet et Étienne Guichard, ici également acteurs et metteurs en scène. Que l’on me pardonne de citer littéralement le livret mais il n’y a de meilleure description que les propres mots des artistes pour décrire un postulat aussi ambitieux : "nous inventons un espace-temps où Ariel (…) plus ému que son maître de la souffrance que celui-ci inflige à ses ennemis, entraîne Prospéro, empêtré dans sa vengeance à rejouer lui-même les évènements qui viennent de se dérouler depuis six heures sur cette île. Nous ouvrons une respiration entre deux répliques, juste avant la décision qui le mènera au pardon et à l’abandon de toute sa magie"

 Ce spectacle n’est pas La Tempête en tant qu’énième version de l’œuvre de Shakespeare… c’est  La Tempête contée, réinventée par et pour deux comédiens qui, tels la mère ou le père, prenant tour à tour voix et mimiques de différents personnages, content à l’enfant émerveillé une histoire. Car ici le charme opère véritablement par la magie d’une mise en scène simple, surprenante et astucieuse, usant avec intelligence de la vidéo (contrairement à un trop grand nombre de pièces dites contemporaines où l’emploi systématique de la vidéo semble n’avoir d’autre utilité que de masquer la vacuité du propos par une mise en abîme vaguement arty) ; ainsi, le seul manteau de Prospéro, artefact magique ultime, se mue en rideau d’un théâtre miniature, invoquant Caliban, Miranda ou Ferdinand, puis redevient ailleurs costume : lourde cape du brave Gonzalo, parure du frère d’Alonso ou encombrant vêtement traîné par un Stephano ivre. Cela ne serait qu’astuces et artifices sans la capacité des comédiens à habiter avec jubilation chaque personnage et à passer de l’un à l’autre avec une redoutable efficacité. C’est là aussi une des qualités de cette adaptation : d’avoir su  extraire l’essence narrative de la pièce pour en proposer une version enlevée, aisément compréhensible et dépourvue de temps morts.

Cette concision se fait au prix de certaines coupes dans le texte qui ne manqueront pas de faire hurler les puristes de Shakespeare (si toutefois il est possible de l’être sans perpétuellement hurler, tant les classiques du dramaturge anglais sont régulièrement malmenées au fil d’adaptations pas toujours très heureuses). Si certaines scènes de pure poésie, comme celle du Masque à l’acte IV, sont difficilement transposables, d’autres, sans être elles aussi rigoureusement indispensables d’un strict point de vue narratif, auraient pu néanmoins donner lieu à de très bons moments de comédie : par exemple Ferdinand mis à l’épreuve par Prospéro au début de l’acte III ou la savoureuse fin de l’acte IV entre Stephano, Trinculo et Caliban. Autre regret, directement lié au précédent : la pièce prend fin peut-être un peu rapidement et l’on est hélas vite ramené à la réalité quand s’évanouissent dans l’obscurité avec Prospéro les derniers vers du poète.

 À l’origine tragi-comédie et œuvre poétique, La Tempête est une des dernières pièces de Shakespeare, si ce n’est la toute dernière. L’une des nombreuses analyses de cette oeuvre voit en Prospéro un double de l’auteur faisant ses adieux au public et au théâtre, et en ce magicien démiurge une allégorie de l’écriture poétique mais aussi de la mise en scène, au sens littéral. La Tempête proposée par Marie Paule Guillet et Étienne Guichard est une comédie fantastique où la verve Shakespearienne est étonnamment servie par un vrai numéro d’acteurs, mais où semble être écartée - si ce n’est lors de l’épilogue - la poésie de l’œuvre originale. C’est pourtant par la mise en scène et son pari risqué de jeu à deux que cette ludique adaptation retrouve alors une autre poésie et par là même un écho à l’interprétation évoquée plus haut : celle du dramaturge, acteur et metteur en scène de son propre monde, invoquant et révoquant à son gré par le verbe et le costume, créatures et personnages, et abjurant enfin, comme Shakespeare au crépuscule de son existence, ce fameux "art grossier" qui nous aura cependant encore une fois enchanté.

 

Fabien Montes

 
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Aziz Chouaki

Les Oranges, d’Aziz Chouaki
Direction : Laurent Hatat sur une idée d’Azeddine Benamara
Avec : Azeddine Benamara, Mounya Boudiaf
Théâtre Lucernaire jusqu'au 21 août, 21h

Pour paraphraser le tube d’une ex-idole des jeunes décatie : « On a tous quelque chose en nous de l’Algérie… » (sic). Que ce soit pour raisons personnelles ou historiques, ce qui s’est passé depuis 180 ans de l’autre côté de la Méditerranée, ne saurait nous laisser indifférent et suscite toujours quantité de débats et controverses. Ami/ennemi, si loin si proche,  paradis perdu pour certains ou enfer (barbu) pour d’autres… Toujours entre deux eaux, au point de s’y perdre, ne plus savoir quoi en penser.
Aujourd’hui encore, traiter de la situation algérienne – et en particulier cette guerre qui, longtemps, n’eut pas de nom officiel – suscite des remous. On l’a vu récemment, au festival de Cannes : sur la foi d’un résumé de film (Hors-la-loi, de Rachid Bouchareb, évoquant les massacres de Sétif, point de départ du sentiment nationaliste algérien), des nostalgiques de la France coloniale ont misérablement secoué le landernau cinématographique, tentant de saccager la présentation du film – et lui offrant au passage, sans le vouloir, une publicité inespérée !
Pas étonnant, dans un pays où la secte pied-noire a encore pignon sur rue dans les médias, produisant et archidiffusant le moindre nanar d’Alexandre Arcady (malgré les échecs à répétition, commerciaux ou artistiques), tandis que les artistes issus de la fameuse « diversité » sont souvent relégués dans les marges – sauf quand ils sont comiques handicapés (Jamel) ou acteurs cocaïnomanes (Sami Nacery)…

Pour autant, le film de Bouchareb a été un pétard mouillé : hormis les esclandres provoqués par quelques ex-OAS ou apparentés, il n’a guère suscité d’émotion – et on a plutôt parlé de déception artistique. Un « succès » limité à la polémique, s’il a le mérite de chatouiller la mémoire française dans ce qu’elle a de plus rance, n’a qu’un intérêt limité : la portée subversive d’une œuvre s’avère beaucoup plus forte lorsqu’elle est subtile et bien écrite, accentuant la pertinence du propos. C’est heureusement le cas avec cette pièce, Les Oranges, de l’écrivain Aziz Chouaki, jouée au théâtre Lucernaire depuis plusieurs mois – et prolongée jusqu’à fin août, pour cause de triomphe.

Le spectacle nous fait traverser 180 ans d’histoire algérienne, depuis l’invasion coloniale – et les horreurs qui en découlèrent – jusqu’à la montée en puissance du FIS – et les horreurs qui s’ensuivirent. La métaphore filée pendant une heure est celle d’une balle (la première de la guerre) perçant une orange ; l’homme qui la ramasse jure alors de la garder sur lui (symbole de lutte permanente) et ne l’enterrer qu’une fois ses frères réconciliés, dans un pays apaisé.

L’auteur évoque, avec humour et sensibilité, gravité ou détresse, les heurts historiques sous un jour intime : l’homme algérien qui fait office de narrateur a beau être un personnage-monde, subissant à lui seul deux siècles de barbarie et d’espoirs… il n’en est pas moins de chair et de sang (et de poils, le bide bien exhibé au soleil), totalement incarné – bien loin de ces figures théâtrales qui, à force de se vouloir théoriques, finissent par perdre en réalité. Ici, le comédien Azzedine Benamara figure tout à la fois l’homme du peuple et la conscience nationale, la larve prosaïque et le héros poétique. L’écriture se situe d’abord à hauteur d’homme, avant de s’élever et atteindre à la parabole – non l’inverse.

On est d’abord surpris par la familière sensualité qui se dégage des scènes, torpeur méditerranéenne dans ce qu’elle a de plus ensoleillée, bercée des doux chants d’une femme (Mounya Boudiaf). Les ravages des combats et humiliations sont évoqués avec force, mais le spectacle ne se départit jamais de son humour et de l’érotisme de ces corps, comme charmes irréductibles d’un peuple. Malgré la litanie de souffrances endurées par les algériens sous le joug d’autorités diverses, le texte réussit à rester positif et plein d’espoir – nous fait sourire au milieu d’un massacre, verser une larme au sein d’une danse.

Le plateau est seulement occupé par une grande malle en osier, autour de laquelle les interprètes vont et viennent, s’effleurent et se complètent – la voix de l’une en contrepoint de l’autre, chantant et dansant pour apaiser la colère. Azzedine Benamara et Mounya Boudiaf occupent admirablement le petit espace qui leur est laissé, prenant à partie les spectateurs où se mêlant à eux, avec une aisance et une tranquillité souriante qui font d’autant mieux passer l’amertume de ce qui est conté.

Le texte est beau sans être trop stylisé, réussit à conserver le réalisme de la langue – fréquemment ponctuée d’expressions arabes – sans renier la poésie. Il amuse, provoque et émeut à la fois. C’est un divertissement au sens noble du terme : qui vous sort de votre petite vie, fait visiter un ailleurs – si loin, si proche – pour en ramener quelque chose… Une nuance supplémentaire dans le regard, sur le monde et sur soi.

 

Nicolas Brulebois

 
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Beaumarchais 1

Le Mariage de Figaro
(Ou la Folle Journée)
De Pierre-Augustin Caron de Beaumarchais

Mise en scène : Christophe Rauck.
Avec Martine Chevallier: Marceline ; Anne Kessler : Suzanne ; Michel Robin : Brid'oison ; Christian Blanc: Antonio ; Laurent Stocker: Figaro ; Michel Vuillermoz : Le Comte (en alternance) ; Elsa Lepoivre: La Comtesse ; Christian Cloarec: Bartholo ; Grégory Gadebois : Bazile et Double-Main ; Benjamin Jungers : Chérubin ; Christian Hecq : Le Comte (en alternance) ; Prune Beuchat: Fanchette ; Dominique Compagnon: l'Huissier ; Nicolas Djermag: Pédrille ; Imer Kutllovci: Gripe-Soleil.
Collaboration artistique de: Martial Jacques. Scénographie de: Aurélie Thomas. Costumes de: Marion Legrand. Lumières de: Olivier Oudiou. Musique originale de: Arthur Besson. Travail gestuel: Claire Richard
À la Comédie Française, du 1er au 18 juillet 2010

Le Mariage de Figaro fait partie de ces pièces archi-rebattues, étudiées à l’école, jouées un million de fois et que l’on croit connaître par cœur… mais qui réussissent toujours à nous reprendre au piège ! Arracher un cri d’admiration face à telle scène ou réplique, qu’on ne se souvenait pas d’avoir trouvé si brillante, auparavant. Comme tous les classiques impérissables, elle se bonifie avec le temps, et on l’aime aujourd’hui « plus qu’hier et bien moins que demain ».

En vérité, l’œuvre est tellement foisonnante (en tirades fulgurantes, morceaux de bravoure), si riche en thématiques diverses (rapports maîtres/valets, privilèges, naissance, place des femmes dans la société, amour, désir, érosion du couple, etc.), qu’on y trouve toujours quelque chose à exhumer de nouveau, un angle à mettre plus en avant.
Brillantissime, la pièce paraît donc difficile à rater… l’écueil principal étant justement de la rendre scolaire, en privilégiant la piste « sociale » qui a fait sa grandeur face à la postérité – cette face « pré-révolutionnaire » qu’on a voulu (sans doute un peu exagérément) y voir – et en n’assurant pas assez bien les aspects plus comiques ou libertins.

Le dosage doit être subtil : la satire sociale fonctionne d’autant mieux que la mécanique est rondement menée. La difficulté de la pièce tient peut-être en ses multiples rebondissements : il faut être drôle et concerné, graveleux et subtil à la fois – réussir stratagèmes et portes qui claquent, sans tomber dans le boulevard ou le vaudeville. Le divertissement doit précéder et accompagner la réflexion, les grandes idées s’insinuer d’autant mieux que le cœur est bien dilaté.

C’est bien ce qui saute aux yeux, dans cette mise en scène de Christophe Rauck, et que l’on croyait avoir oublié : avant d’être catalogué pré-révolutionnaire, Beaumarchais a surtout été un jouisseur impénitent, truffant sa pièce de scènes de séductions, d’ambiguïtés charmantes et de gags sexuels quasi-vaudevillesques, avec force amants dans le placard et libidos portées en étendard. Le Mariage de Figaro est une œuvre pétante de santé, rubiconde et ardente – toutes choses que l’on avait un peu perdu de vue, au fond de nos petits classiques d’écoliers.

Christophe Rauck et ses interprètes réussissent très bien cette part-là : malgré la multiplicité de rebondissements, le rythme est rapide, l’action toujours claire et les effets atteints. Les personnages masculins sont de grands enfants (tout en restant potentiellement dangereux)… tandis que les femmes s’émancipent doucement (tout en demeurant de sacrées coquines).

Anne Kessler a un côté piquant et acidulé qui convient aux rôles de soubrettes impertinentes (dont le théâtre français est si friand). Bien dans son corps, elle virevolte, montre ses jambes et paraît déjà potentiellement « libérée », en début de pièce, objet de désir évident de Figaro et du Comte. Elle contraste avec Elsa Lepoivre, dont la grande taille et les façons un peu molles (ou trop tendres ?) font de la Comtesse une victime idéale de la scélératesse du mari. À mesure que son personnage décide de se battre contre la routine, elle reprend du poil de la bête et secoue sa grande carcasse, (re)devenant belle et sensuelle, d’un charme plus lourd et capiteux que celui de Suzanne, mais tout aussi capable de tourner les têtes… En premier lieu desquelles Chérubin, incarné avec une fougue toute juvénile par l’excellent Benjamin Jungers, rougissant à merveille sous les coups de semonce de montées de sève mal contrôlées. Il est véritablement la star de la soirée – la salle réservant un triomphe (hilare) à chacune de ses apparitions.

Laurent Stocker est un Figaro virevoltant, monté sur ressorts et un peu foutraque, comme le veut le rôle. Le soir où nous y étions, ce n’était pas la vedette Vuillermoz qui incarnait le Comte, mais le non moins excellent Christian Hecq : de petite taille, il rend très cocasse ce personnage confit dans ses idées de grandeur, regardant le monde de haut alors que lui-même ne l’est pas. Le comédien excelle à mimer la lubricité du Comte – l’œil torve, suant fort à propos – mais, en contrepartie, n’a jamais véritablement l’air inquiétant.

C’est peut-être là que se situe notre réserve : les facettes rieuse, libidineuse et (quand même) amoureuse de la pièce l’emportent sur ses thématiques conflictuelles… L’humour atténue trop la portée politique, les personnages (de nobles, notamment) y sont un poil trop sympathiques. Les valets sont malins et bien portants, le maître tellement rigolo, qu’on en oublie presque le message social qui a fait la subversion de la pièce. Un comble pour Christian Rauck, qui est pourtant directeur du Théâtre Gérard Philipe de Saint-Denis – et donc censé s’y connaître en thématiques sociales !

On jubile tant au spectacle de ces machinations brillamment orchestrées et interprétées, que l’on perd un peu de vue la gravité finale du propos. Symptomatique de cet écueil : le fameux monologue de Figaro à l’acte V, point d’orgue du versant pré-révolutionnaire de la pièce, nous a paru un « tunnel » mortellement ennuyeux. Laurent Stocker, subitement seul en scène, a peiné à nous transporter dans les revendications de son personnage – et l’on a poussé un « ouf » de soulagement, quand la joyeuse sarabande des manipulations-mascarades a ensuite repris son cours…

Ce bémol ne nous a certes pas gâché la soirée : le spectacle était extrêmement jouissif dans son versant « amour, gloire et rigolade »… Mais peut-être eût-il été encore meilleur, en distillant son sel politique d’une façon plus convaincante. Le Mariage de Figaro, tout drôle et virevoltant qu’il soit, a aussi été considéré comme une pièce dangereuse en son temps. Cette représentation, qui accentue (un peu trop) le volet léger, oublie de gratter où ça fait mal. Bref : c’est délicieux sur le coup, mais l’on ne songe guère à la lutte des classes en sortant…

 

Nicolas Brulebois

 
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