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Beaumarchais 2
3 Folles Journées ou la Trilogie de Beaumarchais d’après Le Barbier de Séville, Le Mariage de Figaro et La Mère Coupable de Beaumarchais adaptation Sophie Lecarpentier et Frédéric Cherboeuf mise en scène Sophie Lecarpentier assistée d’Anthony Thibault / Compagnie Eulalie
avec Valérie Blanchon, Stéphane Brel, Eric Chantelauze, Frédéric Cherboeuf, Anne Cressent, Florent Guyot, Solveig Maupu, Julien Saada et Mathias Zakhar
Au Théâtre de la Commune (Aubervilliers), du mercredi 7 au jeudi 15 décembre 2011
Ces jours-ci, de plus en plus de spectacles proposent des diptyques ou triptyques (et plus si affinités) autour de pièces courtes d’un même auteur. Il y a quelques semaines, on a rendu compte – avec plaisir – de L’Épreuve & Les Acteurs de Bonne Foi au théâtre de L’Atalante. Quelques mois plus tôt, déjà autour de Marivaux, on avait jubilé devant L’Épreuve couplée au Jour de L’Italienne, avec cette même compagnie Eulalie qui s’attaque désormais à Beaumarchais. Si les assemblages d’oeuvres courtes sont courants, il est rare, en revanche, d’assister à la représentation de plusieurs longues pièces dans une même soirée… C’est pourtant la gageure de Sophie Lecarpentier pour son nouveau projet : condenser trois oeuvres de Beaumarchais, dont les célèbres Barbier de Séville et Mariage de Figaro, accompagnées d’une dernière moins connue, La Mère Coupable.
Il y a certes une logique à cette représentation groupée : ces pièces mettent en scène les mêmes personnages à des années de distance, et les échos de l’une à l’autre font prendre aux événements un relief supplémentaire, une fois replacés au sein de la trilogie. Ainsi, on goûte mieux (si l’on peut dire) l’amertume de la Comtesse délaissée du Mariage quand on a vu les stratagèmes mis en œuvre par le Comte pour la conquérir à l’aide du Barbier… De même, le rapport de Figaro à son maître évolue d’une pièce à l’autre de la complicité à la rivalité, tandis que les attelages manipulateurs/manipulés changent et révèlent des aspects moins comiques et plus grinçants.
Si les deux premières pièces sont célèbres, on ne représente que rarement la troisième, et l’on se faisait une joie de la découvrir, même en « condensé ». Las, le spectacle n’en joue en réalité que de petits extraits, trop courts et artificiellement « plaqués » au reste pour laisser deviner les spécificités de cette Mère Coupable, dont on n’a au final qu’une vision embryonnaire.
C’est le principal problème de cette soirée : si Sophie Lecarpentier réussit à articuler plaisamment les deux pièces célèbres sans perdre leur sel malgré la « condensation », elle a tort de vouloir greffer un prologue et un épilogue tirés de La Mère Coupable. Ces scènes, qui tranchent avec le reste, sont mises en scène comme du mauvais cinéma, avec voix-off mélo en embuscade… Il semble que cette troisième pièce, plus grave, ne s’accole pas si aisément aux deux autres. Dans ce cas, il aurait mieux valu la proposer dans une représentation à part, plutôt que se contenter d’une vision tronquée, qui déstabilise l’ensemble. Un problème en entraînant un autre : le spectacle devient beaucoup trop long – 2h20 annoncés sur la brochure, 2h35 annoncés devant la salle… et quasiment 3h, au final ! On en sort groggy, ayant vu de bonnes choses, mais trop épuisé pour pouvoir en jouir pleinement.
Ceci posé : il faut quand même admettre qu’au-delà de ces soucis de structure, les comédiens s’en donnent à cœur joie et nous font passer un bon moment… On retrouve un habitué de la compagnie, Frédéric Cherboeuf, qui nous avait touché dans l’une des premières mises en scène de Sophie Lecarpentier – la pièce de Vincent Delerm Le Fait d’Habiter Bagnolet. Il resplendit ici en Figaro, chafouin et brillant, jouant sur toute la gamme de la dérision (du clownesque au pince-sans-rire), sans négliger pour autant les moments de sérieux (le monologue de l’acte V).
Valérie Blanchon est une Rosine fraîche et vive, qui joue admirablement de sa candeur rouée dans la première pièce… mais peine à faire ressentir le drame de l’épouse bafouée dans la deuxième : pour le dire crûment, elle est plus convaincante en jeune amoureuse qu’en femme dans la force de l’âge… Malgré le beau déshabillé du Mariage, on a connu des « comtesses » plus dangereuses pour le cœur des garçons (Chérubin), même en étant plus vêtues.
Stéphane Brel, que l’on avait apprécié en valet déguisé dans le spectacle autour de Marivaux, excelle en jeune Comte fringuant, play-boy mettant tout en œuvre (y compris d’improbables costumes) pour conquérir sa belle au nez et à la barbe d’un barbon… Mais il s’avère un peu trop lisse dans la deuxième partie : le personnage du Comte rêvant de rétablir le droit de cuissage et pratiquant le harcèlement sexuel sur sa « valetaille » doit apparaître odieux, pour donner de la force au retournement final. Ici, il ne parvient pas à rendre tout à fait crédible la méchante volte-face du personnage, et cela nuit au propos.
Le personnage de Chérubin est toujours un régal : Mathias Zakhar y est hilarant, à la fois assez gamin pour rendre crédibles ses enfantillages, et assez allumé pour électriser la deuxième partie du spectacle. En revanche, il n’est pas du tout crédible en Léon (le fils adultère né de la nuit d’amour entre la Comtesse et le jeune homme, dans La Mère Coupable). Anne Cressent, si elle manque un peu de gouaille dans le rôle de Suzanne (on garde un grand souvenir d’Anne Kessler à la Comédie Française), a néanmoins le décolleté assez bondissant pour justifier la lubricité du Comte…
Autour d’eux, Solveig Maupu (vue aussi dans L’Épreuve) incarne deux rôles drolatiques, Marceline et Fanchette, éprouvant à deux âges différents les tourments de la chair. Et Julien Saada est hilarant en âme damnée Bazile – mais un peu moins en notaire bégayeur. Le soir où nous y étions, c’est Florent Guyot qui incarnait le rôle « sacrificiel » du barbon Bartholo, avec une belle abnégation : non content de se faire humilier avec drôlerie, il parvient à insinuer de l’émotion dans son personnage d’homme vieux, laid et jaloux, dont les envies d’amour (et finalement la solitude) atteignent parfois des accents déchirants – au milieu de la joyeuse bande de noceurs qui l’entoure, l’encercle, le dépouille.
Mais on l’a dit, malgré le brio des comédiens, le spectacle est trop bizarrement ficelé pour convaincre tout à fait : condensés ou pas, Barbier et Mariage sont quand même joués dans leurs grandes largeurs… et si l’on rit au premier, on se dit que le temps va être long, quand démarre enfin le second… C’est ce coup d’œil permanent à l’horloge qui gâche un peu la fête. Et puis, comme on l’a dit, il nous a aussi paru que certains acteurs faiblissaient en cours de route – ou que la mise en scène n’était plus si rigoureuse… Les quiproquos paraissent un peu moins bien ficelés dans Le Mariage, et même si l’on jubile aux audaces de Chérubin, et que les chairs dévoilées nous titillent agréablement… il faut avouer que le rythme patine un peu dans le dernier tiers. Quand arrive le fameux morceau de bravoure de Figaro, il est trop tard : Frédéric Cherboeuf a beau être excellent, notre attention est distraite par la fatigue. Il emporte le morceau au forceps, mais le dénouement de la pièce semble un peu brouillon… Et la méprise finale – expédiée au pas de charge – montre la rédemption du Comte de façon trop hâtive pour convaincre. Ensuite, on l’a dit, l’épilogue virant au drame sordide, achève la représentation sur une note fort maladroite…
En conclusion : le spectacle est drôle et, dans l’ensemble, plutôt bien joué… mais à force de vouloir trop en faire, il pèse sur l’estomac. Les pièces elles-mêmes n’y sont pour rien – Beaumarchais offre un festival de répliques brillantes et de considérations acérées sur les splendeurs et misères des amours face aux différences de classes. Mais le choix de tout condenser en 3h s’avère, au final, trop lourd. Sans doute aurait-il mieux valu jouer les pièces intégralement et successivement. Cela aurait été moins original… mais, à coup sûr, plus digeste.
Nicolas Brulebois
A lire également sur Arès :
La chronique sur Le Mariage de Figaro de Beaumarchais
La chronique sur L'Epreuve de Marivaux (prologue : Le Jour de l'Italienne)
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Marivaux 4
Diptyque Marivaux : L’Épreuve mise en scène - Agathe Alexis assistante - Nathalie Sandoz son - Jaime Azulay avec - Robert Bouvier, Marie Delmarès, Nathalie Jeannet, Guillaume Marquet, Franck Michaux, Maria Verdi. & Les Acteurs de Bonne Foi mise en scène - Robert Bouvier assistant - Olivier Nicola son - Cédric Liardet avec - Agathe Alexis, Jaime Azulay, Robert Bouvier, Marie Delmarès, Sandrine Girard, Nathalie Jeannet, Guillaume Marquet, Franck Michaux, Nathalie Sandoz, Maria Verdi
Au théâtre L’Atalante (Paris), jusqu’à fin décembre 2011
Il est parfois difficile de voir une même pièce à quelques mois de distance, sans être parasité par le souvenir qu’on en garde – surtout quand celui-ci est bon. Ainsi, ayant encore en tête l’excellente version de L’Épreuve donnée, il y a dix-huit mois, par la troupe de Sophie Lecarpentier (couplée avec l’hilarant Jour de l’Italienne), on craignait que la comparaison ne parasite notre plaisir à cette nouvelle mouture… Dieu merci, les troupes à l’affiche ce soir-là n’ont pas tardé à nous rassurer : après un petit temps d’acclimatation et les menues avanies de la première (accessoires qui tombent, costumes mal embouchés, etc.), on est entré de plain-pied dans la machination ourdie par Marivaux et ses personnages, pour n’en plus ressortir.
L’histoire est assez connue, qui représente presque un condensé du théâtre de l’auteur : pour éprouver l’amour de la radieuse Angélique – vérifier qu’elle n’est pas vénale – le riche Lucidor lui jette dans les bras un mari qui lui ressemble (son valet déguisé en seigneur) et guette sa réaction. Mais la machination se heurte à des intérêts parallèles (la bonne d’Angélique amoureuse du valet déguisé, le riche paysan voisin qui a des vues sur l’une puis sur l’autre, et se fait embarquer dans la manigance de Lucidor contre écus sonnants et trébuchants), qui complexifient l’action et les quiproquos, jusqu’à mettre Lucidor et Angélique au bord du gouffre… Où ils finiront par se retrouver, non sans que cette « épreuve » ait mis à mal la pureté originelle de la jouvencelle.
Comme d’habitude chez Marivaux, les intrigues sentimentales sont liées à des questions d’intérêt et de différence de classes. Ici, peut-être plus que d’ordinaire (la forme courte nécessite un trait plus sec), le brio comique laisse affleurer des abîmes de noirceur, montrant l’innocence amoureuse foulée au pied par les comploteurs en tous genres. Hormis Angélique (au nom prédestiné), tout le monde manipule tout le monde à un moment ou un autre, défend ses intérêts dans une valse-hésitation qui finit par donner le tournis – et se dénoue avec d’autant plus de brio qu’elle a frôlé le surrégime.
Avec une écriture aussi mordante, il faut que la mise en scène trouve le bon équilibre entre les comédiens pour assurer un ping-pong verbal déchaîné… Dans sa distribution, Agathe Alexis réussit à fédérer plusieurs compagnies d’origines diverses (France et Suisse, notamment), sans que l’on n’ait jamais une impression d’hétérogénéité.
Une fois cette mécanique bien huilée, les comédiens s’en donnent à cœur joie : Robert Bouvier est mielleux à souhait en Lucidor, et son petit accent confère au personnage une étrangeté supplémentaire. Comme d’habitude, les rôles de valets et paysans sont une porte ouverte à la pantomime, et les acteurs exultent – mais leur cabotinage n’est jamais agaçant : Guillaume Marquet est un Maître Blaise péquenaud à souhait, de plus en plus rougeaud et excité (turgescent ?) à mesure qu’il flaire le magot potentiel derrière l’une ou l’autre fille… Frank Michaux est un hilarant Frontin d’opérette, qui prend apparemment un vif plaisir à se déguiser, outrant ses poses de grand seigneur en carton-pâte. Nathalie Jeannet, soubrette déchaînée, « mouille le maillot » jusqu’à en arracher la moitié des boutons, et rivalise d’impertinence avec Frontin et Blaise, à qui elle tient la dragée haute.
Après Antigone (Sophocle) et Sentier de Dépendance (Marie de Beaumont), on venait prendre des nouvelles de Marie Delmarès, et l’on n’a pas été déçu : si les premières scènes enjouées sont plaisantes, elle donne sa pleine mesure dans les moments fiévreux où Angélique, voyant son rêve écroulé, se mure dans le désespoir. Quand elle se tient en bord de scène, larmes aux yeux, tandis que tout le monde cabotine autour, le fossé devient vertigineux entre le drame qui se vit là et l’arrière-plan comique – à tel point qu’on a presque honte, soudain, de rire aux gesticulations des hurluberlus. De même, ses tirades les plus enflammées retrouvent ce côté « seule contre tous », cet air allumé de pasionaria du sentiment qui nous avait tant plu dans l’Antigone mis en scène par René Loyon.
Outre cette remarquable direction d’acteurs, la mise en scène d’Agathe Alexis trouve aussi une belle idée pour conclure la pièce : lorsque les amants retrouvés in extremis (mais non sans dommages) ont mis à nu leur sentiment, ils se mettent aussi à nu au sens propre – et l’on a droit à un petit moment de grâce dansé, où les corps dévêtus se frôlent, caressent, puis s’étreignent de plus en plus violemment, s’entrechoquant presque comme un combat. À cet instant précis, les discours se sont tus, les machinations démêlées, et ne reste que la vérité des corps s’affrontant (enfin) d’égal à égal.
On aurait pu en rester là et sortir heureux d’un tel spectacle… mais L’Atalante met les bouchées doubles et propose, sans entracte, une autre comédie brève dans la foulée : Les Acteurs de Bonne Foi, qui met en abîme la représentation théâtrale, questionne la sincérité du jeu et les manipulations inhérentes à la mise en scène…
L’histoire est la suivante : le jour des épousailles d’Angélique et Eraste, on demande à Merlin d’agencer, avec quelques apprentis acteurs recrutés dans son entourage de valets, un impromptu, afin de divertir Madame Argante, mère de la mariée. Mais la future belle-mère ne l’entend pas de cette oreille et, facétieuse (ou perverse ?), va manipuler son monde pour donner à la comédie un tour grinçant plus à son goût…
Cette fois, c’est Robert Bouvier qui met en scène et se distribue dans le rôle d’un paysan apprenti comédien. Il décuple son accent et parvient à donner à ce nouveau personnage, aux antipodes du précédent, un aspect cul-terreux proprement hilarant. À ses côtés, Nathalie Jeannet joue encore une piquante soubrette, enrôlée dans les calamiteuses répétitions de cet impromptu. Une nouvelle venue, Sandrine Girard, apporte à son personnage de Colette un charme fou, qui étourdit l’aspirant metteur en scène Merlin et fausse la donne, vis-à-vis des deux autres amoureux, qui ne croient plus à la comédie… On ne dira jamais assez le plaisir d’entendre de vrais accents au théâtre, et l’absurdité qu’il y a à les gommer : ici, la comédienne d’origine québécoise y va à fond, atténue ou augmente son accent selon les nécessités de la scène, ce qui donne aux dialogues de Marivaux un relief extraordinaire. Enfin, dans ce petit groupe d’acteurs « en répétition », Frank Michaux se taille (une fois de plus) la part du lion en Frontin, tout à la fois auteur, metteur en scène et jouet de forces (dramatiques) qui le dépassent. Il est d’abord foutraque, fiévreux puis, lorsque ses aspirations artistes percent à jour, devient presque précieux : bref, excellent de bout en bout !
Si l’on regrette que les rôles d’Angélique et Eraste soient si peu développés (empêchant Marie Delmarès et Guillaume Marquet de s’exprimer vraiment), on est néanmoins ravis de découvrir d’autres visages : Maria Verdi ne faisait que passer (de façon tonitruante) dans L’Épreuve, mais tient cette fois un rôle à sa (dé)mesure, en mère dépassée par les événements. Chacun de ses atermoiements fait monter l’excitation d’un cran, et quand elle crie de désespoir, le public a des bouffées de chaleur avec elle, oscillant entre rire et malaise – tant la cruauté est, cette fois encore, raffinée. Agathe Alexis, qui dirigeait la première pièce, apparaît enfin en madame Argante : comme un clin d’œil à son propre statut dans la troupe, on l’a distribuée en belle-mère manipulatrice et « metteuse en scène ». Elle affiche l’air cruel et satisfait de la vieille coquette ayant réussi à berner son monde (et en particulier les gens de condition inférieure) avec un dernier tour pendable. Enfin, dans le rôle un peu casse-gueule de la complice de Mme Argante, qui joue les vamps et fait du charme au jeunot pris au piège, Nathalie Sandoz s’en sort avec les honneurs, réussissant à érotiser son manège de façon assez bluffante, malgré les ricanements sur son « grand âge » (trente-neuf ans et non quarante, prend-elle soin de préciser !)…
Au final, si cette deuxième partie pèche un peu par excès d’embrouillamini – mais la pièce est ainsi, qui à force de mêler les niveaux de jeu, risque de perdre le spectateur – les comédiens emportent le morceau, offrant assez de moments de bravoure pour nous faire passer, une fois de plus, une excellente soirée… non sans avoir questionné l’auditoire sur les leurres inhérents à l’art dramatique : l’on se demande alors à quel point on a été « manipulé » soi-même, pour marcher à ce point…?
Un dernier mot pour dire que le Théâtre de l’Atalante est un écrin que l’on chérit particulièrement : même si les dimensions de la salle ne permettent sans doute pas tous les déploiements de décors dont on pourrait rêver, elles offrent en contrepartie la sensation rare d’être au cœur du jeu, au plus près des acteurs – qui nous frôlent plus d’une fois, dont on sent le souffle, goûte la sueur et reçoit les postillons, sans en être gênés le moins du monde, bien au contraire…
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À noter : entre deux représentations de ce diptyque Marivaux (qui se donne tous les jours de la semaine sauf le mardi), la comédienne Marie Delmarès propose son propre spectacle, déjà joué plusieurs fois en province. Intitulé Histoires d’Amour, il s’agit d’une lecture de textes littéraires autour du sentiment amoureux et de sa concrétisation physique. Marguerite Duras y côtoie Unica Zörn, Murakami enlace Albert Cohen, qui bécote Gabriel Matzneff, etc. Le choix des textes évolue très intelligemment de la naissance de l’amour à ses aspects les plus crus. Le mélange aigre-doux est tantôt piquant et gai, tantôt érotique et sombre, culminant sur la déchéance du corps, qui ne rime pas forcément avec mort du sentiment – bouleversante Lettre à D, d’André Gorz. La comédienne en profite aussi pour faire un clin d’œil à des ami(e)s auteurs : elle lit des extraits d’Aimer Roger, de Géraldine Barbe (éditions Léo Scheer 2010), qui l’a récemment dirigée dans un court-métrage… et rejoue une scène de l’excellent Sentier de Dépendance, qu’avait écrit et mis en scène Marie de Beaumont – chez qui se déroulait, d’ailleurs, cette « représentation ». A priori, on craignait qu’un spectacle donné en appartement perde en magie, par rapport à un vrai théâtre. Ce fut tout le contraire : le caractère intimiste du lieu se prêtait finalement très bien à l’intimité dévoilée dans ces œuvres, et malgré le manque d’infrastructures, la comédienne (qui faisait elle-même le son) a réussi à nous faire entrer dans son univers littéraire, juste par la force de l’incarnation. Après l’avoir vue jouer des textes aussi « dignes » que Sophocle et Marivaux, on est content de voir qu’elle peut aussi s’approprier des mots plus lestes, avec un égal bonheur – et sans vulgarité. Elle rejouera ce spectacle en appartement à Paris vers la mi-décembre (on peut la contacter sur sa page Fessebouc), et au-delà sans doute, dans d’autres configurations (médiathèque, péniche-spectacle, etc.).
Nicolas Brulebois
A lire également sur Arès :
La chronique sur L'Epreuve de Marivaux mise en scène par Sophie Lecarpentier
La chronique sur Antigone de Sophocle mise en scène par René Loyon
La chronique sur Sentier de dépendance écrit et mis en scène par Marie De Beaumont
La chronique sur Le pain dur de Paul Claudel mis en scène par Agathe Alexis et Alain Alexis Barsacq
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Gaspard Proust
Gaspard Proust Au Théâtre du Rond Point, du 27 septembre au 23 octobre 2011
Le décor apparaît minimaliste, la mise en scène qui suivra sera de même extrêmement épurée. Apparition en toute simplicité du comédien qui présidera ce huis clos haut en couleur et orchestrera son spectacle avec agilité et intelligence. Le ton est donné alors, posé et aiguisé : un homme, une voix, ses mots. Seul son discours compte. Cette volonté de ne présenter que l’essentiel laissera vite apparaître la culture de l’auteur, son aisance à manier les mots et à manipuler idées, concepts, sa justesse dans l’observation des mœurs contemporaines.
Parcourant la scène sans théâtralité, ce jeune artiste à l’air décontracté mais un peu chic, droit et calme ne s’assiéra pas sur l’unique chaise qui compose le décor. Face à son public qu’il interpelle souvent et sur lequel il rebondit pour lancer quelques salves, il ne joue pas la carte du face-à-face assis, intimiste ou familier ni communicatif. D’une manière assez classique il rappelle vite les règles du jeu et présente son spectacle comme « un monologue ouvert » dans lequel l’écoutant n’aura nul droit à la parole ni à la protestation, mais sera un acteur passif témoin. L’observation acerbe qu’il porte sur ses auditeurs tient de la satyre sociale des plus colorées : aux « lecteurs de Télérama » fiers d’être intellos mais simples fils de profs s’opposent les « populaires » à qui sont destinés les blagues les plus élémentaires et les rappels culturels sur l’histoire de France, les « bourgeoises » sont confrontées à leur propre inculture et leur superficialité, les journalistes et critiques se voient rappelés leur carrière d’écrivains ratés, ni les chiennes de gardes, religieux, handicapés, vétérans de la guerre, séniors ne sont épargnés. Éclectique, lucidement croqué et jugé, ce panel « politiquement de droite, sans aucun doute » représente parfaitement les différents profils présents dans la salle, ce soir-là. Caricatural ? Pas vraiment mais plutôt clairement réaliste.
À l’attendue question dans ce type de spectacle « Doit-on rire de tout ? », il répond sans hésitation « oui » mais précise habilement « tout dépend avec qui, et où ». Effectivement le spectateur qui vient voir sa représentation n’est pas celui avide d’un comique basique de gestes, de situations et de quiproquos. Tout est clair dans le discours argumenté de Gaspard Proust. Peu de politique pure et peu d’actualités, mais une part belle est laissée à l’Histoire, la philosophie, le social, la religion ou encore à la géopolitique. L’amour sera l’objet d’un traitement à part entière dans lequel le comédien livre quelques expériences cocasses. Les sujets s’intriquent les uns aux autres, l’enchaînement est habile, rythmé. Chaque réplique ou presque, aux allures anodines, heurte une part de sensibilité, une conviction profonde, une croyance évidente, une vérité acceptée. Chaque réplique ou presque réveille un doute, traque une part de mauvaise foi latente, remet en cause la plus innocente des bonnes consciences. Perspicace et satisfait d’attiser des âpretés et de confondre quelques certitudes enfouies dans les abysses d’une éthique collective avérée, il savoure l’effet escompté en observant les réactions indignées, choquées, parfois outrées de ses auditeurs.
Noir mais drôle. Cynique mais vrai. Incivil mais lucide. À l’encontre de tout sens moral et loin devant le deuxième degré souvent pratiqué par les humoristes contemporains, Gaspard Proust signe d’une indiscutable et talentueuse originalité ce spectacle dans les arènes théâtrales parisiennes.
Aude Dupont
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François Morel
Le soir, des lions…
Spectacle de François Morel Mise en scène : Juliette textes et interprétation : François Morel Accompagné de trois musiciens : Antoine Sahler, Lisa Cat-Berro et Muriel Gastebois
Au Théâtre de la Commune, du 21 au 25 septembre 2011
Avec Isild Le Besco, Valérie Donzelli, Melvil Poupaud ou Jacques Gamblin, François Morel fait partie de ces acteurs qui ont pris les rênes de leur carrière en devenant écrivains, cinéastes, chanteurs-auteurs – bref : créateurs à part entière. Sans doute y’a-t-il dans cette démarche autant l’envie simple de conter des histoires que celle, plus métaphysique, de conjurer la peur du vide – l’idée de n’être qu’une image modelée malgré soi, selon les goûts du public. Plutôt qu’attendre d’éventuels coups de fil orientant (ou pas) leur carrière au gré des envies d’autrui, ils ont repris le contrôle. Signer une œuvre personnelle leur donne à nos yeux une épaisseur supplémentaire, qui fait défaut à d’autres comédiens demeurés purs interprètes.
Après plusieurs livres (Meuh ! et Les Habits du Dimanche notamment), des chroniques radiophoniques (tous les vendredi, 8h55, sur Inter) et un premier album (Collection Particulière), François Morel remonte ces jours-ci sur scène pour un tour de chant dans la foulée de son disque sorti l’an dernier, Le Soir, Des Lions… L’occasion, pour ceux qui n’auraient gardé de lui que l’image du français moyen ahuri des spectacles de Jérôme Deschamps et Macha Makeïeff (qui firent aussi les beaux jours de Canal+ avec les Deschiens), de combler leur retard et voir de quoi l’animal est capable.
Musicalement, les couplets de François Morel se situent dans une tradition française de chanson très écrite (il signe ses paroles), volontiers humoristique mais ne s’interdisant pas des détours par une saine gravité, pour mieux épingler les travers du monde. On l’avait entendu, il y a quelques mois, chanter des textes de jeunesse de Brassens mis en musique par Olivier Daviaud (à l’occasion d’une exposition à la Cité de la Musique), et c’est là qu’il faut chercher l’influence principale – il l’avoue d’ailleurs en fin de spectacle – mais sans doute aussi chez Bourvil (pour le côté acteur qui chante, fantaisiste qui émeut, bon gars modeste), Salvador, voire les Frères Jacques à lui tout seul !
On l’a compris, François Morel n’est pas ce qu’on pourrait appeler un moderne, et musicalement parlant, il semble fidèle à l’adage « c’est dans les vieux pots qu’on fait les meilleures soupes » : la sienne, à défaut d’être novatrice, est souvent goûteuse, et c’est déjà assez rare pour être signalé. D’ailleurs, ce parti pris est totalement assumé : le décor et la mise en scène se jouent des clichés rétros, avec force couleurs sépia et costumes vieillots – pour mieux les détourner : rien de rance dans cette image de chanteur d’antan, mais un charme désuet, que l’acteur se fait une joie de chahuter et sortir de ses gonds.
À chanson très écrite, spectacle hyper chiadé : dans la mise en scène de Juliette (elle-même chanteuse), le moindre détail est réfléchi pour révéler un gag ou une astuce poétique. Ce que le tour de chant perd en spontanéité – les effets calculés ne doivent pas varier d’un soir à l’autre – il le gagne en précision efficace : le rapport (savoureusement conflictuel) de Morel au décor et aux musiciens débouche sur des interludes-sketchs tous plus savoureux les uns que les autres, prolongeant les chansons bien au-delà des notes. Quand la mécanique est parfaitement huilée (elle l’était le 22 septembre, soir où nous y étions), ça fait des étincelles et l’on éclate de rire plus souvent qu’à son tour… avant d’être cueilli par une touche d’émotion sur la séquence suivante.
Évidemment, tout cela doit beaucoup au brio de Morel acteur, mais le chanteur n’est pas en reste : pour un artiste censé pousser la chansonnette en dilettante, il est doté d’une technique impressionnante, et l’on n’a quasiment pas remarqué d’hésitation ou fausse note, et encore moins de couac rythmique. Morel swingue avec le professionnalisme des vieux routiers du music-hall – il se paye le luxe d’imiter Montand, en guise de clin d’oeil – sans en avoir (encore) les aspects routiniers ou blasés.
Musicalement, le spectacle déploie des orchestrations plus aériennes que sur disque : les chansons gagnent en swing, tandis que la voix au devant de la scène nous atteint mieux qu’en studio. Antoine Sahler, qui signe la moitié des musiques (avec aussi Reinhard Wagner, dont le René L’énervé co-écrit avec Jean-Michel Ribes est à l’affiche du Rond-Point), s’illustre aux claviers, à la trompette… et aux sketchs, où il s’avère aussi excellent comique que musicien ! Deux femmes se partagent les autres instruments : Lisa Cat-Berro aux saxo et synthétiseur ; et Muriel Gastebois aux percussions diverses et variées – de la batterie (dont elle livre un solo débridé sur « Faut pas exagérer ») au xylophone-métallophone-vibraphone (n’en jetez plus !), en passant par les castagnettes et la planche à laver du skiffle originel… Non contents d’être bons, ces musiciens ont aussi le don d’échanger leurs instruments en cours de route, et participent activement aux chorégraphies gaguesques. Ils se lancent même, au détour d’un titre, dans une hilarante parodie reggae, prouvant qu’ils savent tout jouer et que rien ne leur fait peur – surtout pas le ridicule.
À présent, parlons des chansons qui nous ont le plus marqué : « Cas sociaux » effectue un parallèle réjouissant entre casseurs pour qui la bêtise est « la faute à la société », et arrivistes politiques pour lesquels la réussite est plus une vengeance (sur la vie, leurs tares) qu’une conviction ou un idéal. La mimique finale, reconnaissable entre mille, évoque notre président : cette pantomime savoureuse donne à la chanson une chute bien plus percutante que dans sa version CD. Un peu plus loin, « Éloge de la lecture » évoque un lendemain de fête arrosée, où un type à gueule de bois recense les incivilités commises chez lui. Le texte est déjà hilarant à la simple lecture – mais il l’est plus encore quand l’acteur-chanteur le prolonge en sketch, faisant accéder la chanson à un haut niveau de burlesque langagier. Morel joue aussi plus d’une fois sur son physique d’anti-Apollon : dans « Faut Pas Exagérer », il fait le modeste à qui une amante adresse des compliments superlatifs sur sa virilité… mais un peu plus loin, « La Fille du GPS » (à voix de dominatrice sexy) le fera arriver « à destination » un peu trop vite, et finir la soirée seul (et moite) dans sa voiture-baisodrome.
Sur le plan émotion, on note une jolie « Pas Belle », portrait d’une écolière modèle couverte d’éloges mais qui sait bien, au fond, qu’elle est un boudin – et en souffre. « Le Bon Dieu entre nous », doux-amer, ironise sur un curé stupide qui croit rassurer ses ouailles en leur assénant que quand quelqu’un meurt, un enfant naît… La question est alors : comment poursuivre avec un nouveau-né la discussion laissé en suspens avec le mort ? Bel exercice d’équilibriste entre ironie et tristesse. Et vers la fin du spectacle, « Fatigué, Fatigué » enfonce le clou, laissant totalement tomber la dérision : sur un martèlement rythmique à la Nuit & Brouillard (Ferrat), il reprend l’Histoire où elle était restée 50 ans plus tôt. Cette fois, le Juif déporté est violenté post-mortem, par des gamins venus profaner sa tombe. C’est une chanson dramatique, un peu casse-gueule après tant de fantaisies… mais qui émeut dignement ; nous laisse avec une boule dans la gorge, sans chantage excessif à l’émotion.
De l’émotion, il y en eut pourtant beaucoup à la fin du spectacle : François Morel a repris au rappel La Marche Nuptiale de Brassens, dans une version plus orchestrée que l’originale, osant l’expressivité mélo là où Brassens était tout en retenue, ce qui rend la déroute du mariage encore plus déchirante : le soir où nous y étions, la salle entière avait les larmes aux yeux ; l’on réalisait à quel point, même un demi-siècle après, le génie du sétois demeurait intact, et comme ses mélodies – dont on minimisa jadis la qualité pour cause d’accompagnement spartiate – étaient monumentales. Morel a aussi repris la Folle Complainte du fou chantant Trénet, histoire de marquer doublement son respect envers les figures tutélaires de la chanson. Entre eux deux, toutefois, il n’a pas pu s’empêcher d’ajouter, facétieux… le Mourir Sur Scène de Dalida ! Et alors qu’on craignait un pseudo-hommage décalé kitsch, il en a livré une version très émue, prouvant à quel point une chanson de variété pouvait être bien écrite – au-delà des mises en son datées, qui en firent de la variétoche…
Pour conclure, on peut mêler ces deux tendances et placer Morel dans ce juste milieu entre grands textes et variété : il propose une chanson de qualité, qui n’oublie pas d’être plaisante et séductrice, sans renier ses exigences d’écriture. Un positionnement à la fois grand public et digne que la dédicace à Claude Lemesle (présent, ce soir-là, dans la salle, et artisan de succès pour Dassin, Reggiani, Bécault), ne fit que confirmer.
Nicolas Brulebois
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