Polars
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Pascal Garnier

Les insulaires et autres romans (noirs) de Pascal Garnier (Zulma, 2010)

« Les Insulaires » et autres romans (noirs) de Pascal Garnier est un recueil, édité en 2010 par les Éditions Zulma, de trois récits parus de 1997 à 1999 chez Fleuve Noir. Donnons d'emblée au lecteur potentiel quelques éléments de synopsis à se mettre sous la dent. Le premier des trois récits, « La place du mort », campe Fabien, quadragénaire snob et désenchanté, qui, en menant l'enquête sur le décès de sa petite amie, fait la rencontre d'une jeune femme effacée, Martine, veuve elle aussi. Les apparences sont trompeuses : Martine se révèle une dangereuse psychopathe qui l'entraînera beaucoup plus loin qu'il ne l'aurait voulu. Dans « Les Insulaires », Olivier replonge dans l'alcool et dans un amour de jeunesse. Cette double rechute ne se fait pas sans cadavre. Enfin, « Trop près du bord », qui clôt le recueil, réveille le démon de midi d'Eliette, gentille veuve retraitée qui s'acoquine avec un jeune gangster.
Les trois récits sont construits de manière similaire : une ouverture in media res plutôt réussie, qui donne un rythme au récit, faisant penser à la nouvelle plus qu'au roman ; une évolution de l'histoire assez classique, avec intervention d'évènements perturbateurs ; cette partie se traîne davantage en longueur, on regrette la perte de la cadence du début, l'intrigue s'essouffle ; enfin, le dénouement vient clore une série de rebondissements de dernière minute, façon coup de théâtre, mais sans grande surprise pour un lecteur relativement assidu de polars.
 Malgré ces maladresses, Pascal Garnier sait écrire, il n'y a pas de doute là-dessus. Mais il a l'écriture du lecteur qui cherche à imiter l'écrivain. C'est un univers livresque, et non réel et personnel, d'où il tire son inspiration. Sans que l'on puisse clairement les situer, ses sources littéraires suintent de partout. 
D'où un sentiment d'imposture, de brillant plagiat. Il aurait pu en tirer parti en osant la parodie de roman noir. Mais voilà – et on touche peut-être le noeud du problème –, Pascal Garnier est un romantique. Or le plus grand ennemi du roman noir est, à mon sens, le romantisme. Non que les auteurs versés dans ce genre n'y aient un penchant. Au contraire, on les imagine volontiers romantiques déçus, accablés d'illusions brisées qui les ont finalement fait choir dans le pessimisme, cherchant dans l'écriture l'antidote au désenchantement du monde. Un antidote cru, acerbe, violent, qui n'exclut pas un humour cynique, à l'image de leur vision du monde.
 Pascal Garnier est trop gentil pour tout cela. Trop gai aussi. Chez lui, la société est dégueulasse, mais n'exclut pas les petits coins de paradis. Les hommes sont des salauds, mais pas tous. Et si les cadavres hantent les vivants, c'est à la façon de gentils fantômes.
 Le style de l'écriture vient renforcer cette impression de fausse noirceur, de joie de vivre qui ne s'avoue pas. Des phrases qui se veulent cinglantes s'envolent, malgré elles, en métaphores recherchées. Des dialogues en langage familier s'encombrent de fioritures lyriques. Les adjectifs abondent. Et derrière ces sophistications, ce baroque, c'est encore le romantisme qui pointe son vilain nez...
S'agirait-il, avec « Les Insulaires » et autres romans (noirs), du premier recueil d'un jeune talent, je serais tentée d'applaudir. L'écriture de Pascal Garnier présente, en effet, des qualités certaines : un style travaillé, une bonne maîtrise de la construction du récit, une intrigue bien ficelée, des personnages cohérents sur le plan psychologique et narratif. Bref, des atouts techniques indéniables. Mais voilà, si la technique est nécessaire, elle ne suffit pas à faire un bon roman. Et on conseillerait au brillant élève de lâcher un peu sa copie et ses maîtres pour y aller du sien, mettre son grain de sel, donner ses tripes enfin. Hélas, Pascal Garnier n'est pas novice en matière littéraire. Il a, à l'époque où ces récits paraissent pour la première fois, déjà publié cinq romans et une nouvelle. Et en cette année 2010 où les Éditions Zulma décident de les rééditer, il vient de mourir. Gageure pour le critique, qui ne doit pas céder aux complaisances d'une louange dictée par les circonstances. Allons-y donc les pieds dans le plat : le récent décès de Pascal Garnier ne l'excuse pas d'avoir trahi sa Muse en trois récits qui, à bien des niveaux, fleurent le déjà lu.


Céline Colliot-Thélène

 

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La chronique sur Le grand loin de Pascal Garnier

 
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Sunjata

Kalachnikov Blues de Sunjata  (Vents d’ailleurs, 2009)

Étonnant roman policier dans une bourgade guinéenne appelée N’zérékolé où les malfrats sévissent en toute impunité, enfin presque ! Le commissaire Doré Dynamite veille à séparer l’ivraie du bon grain et si sa manière d’appliquer la justice lui donne un autre nom  Zpenja - « en référence aux torgnoles qu’il prodiguait aux prévenus »  -, les  récidivistes restent cois devant ses méthodes musclées. Ce patriote atypique garde des principes malgré sa bourse plate (pas de paie depuis deux ans)  et il patrouille à pied pour traquer les voleurs, « les coupeurs de route », et se faire rincer à l’œil à l’Hanoï bar. D’autres personnages plantent  le décor dans cette ville de nulle part mais, à des milliers de kilomètres, une délinquance en col blanc fomente un coup d’état pour asseoir ses intérêts. Si les natifs du pays luttent au quotidien pour leur survie, d’autres engrangent des dividendes et dilapident les matières premières du sol guinéen avec la bénédiction discrète du gouvernement français. Les caisses de Kalachnikovs  débarquent  à N’zérékolé  et, sous les yeux médusés du commissaire, une insurrection se prépare en soudoyant les gamins, les délinquants de tout gabarit. Foi de Doré Dynamite/Zpenja ! Il aime sa terre nourricière et pas question de la laisser brader par des compatriotes mercantiles. L’histoire rocambolesque se clôt par un feu d’artifice et des médailles : l’honneur est sauf !

Ce polar réjouit par sa gouaille et la lucidité de l’auteur sur les magouilles politico-financières pillant une grande partie du continent africain. Mine de rien, Koly Soumaïla Sunjata nous invite à réfléchir sur les accointances de la politique étrangère française et des états africains gouvernés par des arrivistes. L’argent semble le fer de lance des courbettes des uns et des autres au détriment des humains qui triment pour leur subsistance le jour ou rackettent la nuit sans états d’âme afin de ne pas crever de faim. Pourtant, je mettrai un bémol sur ce premier roman de Koly Soumaïla Sunjata.  À vouloir mettre en scène trop de protagonistes natifs du pays ou des salauds corrompus n’apportant rien au déroulement de l’intrigue, le(a) lecteur(trice) se perd et son attention également. Que vient faire ici Tongoé l’handicapé mental amoureux d’une enclume et louchant sur des gamines nues pendant leur bain matinal ? Le rythme trépidant se casse parfois dans des longueurs descriptives. Dommage pour la tonalité du livre qui dénonce l’incurie d’un état moribond et les prédateurs sans frontières. Je laisserai le mot de la fin au commissaire Doré quand un congénère lui demande si la vie est belle : « Ouais elle est belle……mais visiblement elle sort avec quelqu’un d’autre ! ».

 

Brigitte Dujardin

 
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Dominique Manotti 

Bien connu des services de police de Dominique Manotti (Gallimard, 2010)

Le nouveau roman policier de Dominique Manotti s’inspire de la politique sécuritaire engagée en 2005 par le ministre de l’intérieur (promu depuis 2007 Président de la République française à une faible majorité). Les fonctionnaires du commissariat de Panteuil en banlieue nord de Paris enregistrent les plaintes d’une manière arbitraire, organisent des descentes dans les parkings pour racketter les prostituées, utilisent leurs passe-droits pour en lever une, manigancent des incendies en sous-main contre des squatters et cognent en toute impunité les couche-tard encapuchonnés. Les échauffourées sur les dalles d’HLM pour mettre la main au collet des traînes savates provoquent des accidents entre patrouilles venues à la rescousse et tant pis pour les dégâts collatéraux (la morgue pour les gamins). Tous les représentants de l’ordre affectés aux services vaquent à leurs occupations professionnelles sous l’ordre de madame la commissaire prête à toutes les dérives pour sa carrière grâce à ses accointances dans le milieu politique en place. Atterré(e), le(a) lecteur-trice souffle de temps à autre avec le stagiaire gardien de la paix naïf de croire que la présence des policiers sert à faire respecter la loi commune à tous les citoyens ou par la détermination d’une commandante aux Renseignements généraux enquêtant sur les implications et les bavures des uns et des autres. Peine perdue, les victimes de la vindicte policière deviennent les coupables, le jeunot sympathique donne sa démission et sans preuves, la commandante des RGPP assiste impuissante à un procès qui blanchit les vrais responsables.

Ce polar se lit à petites doses pour bien comprendre le maillage entre les forces d’intervention, les sigles et les connexions entre les différents corps de police, les rebondissements de situations sans lien apparent et les tensions s’exerçant à tous les étages du commissariat et sur la voie publique. Historienne de formation, Dominique Manotti s’appuie sur des faits réels pour nous faire transpirer et après la lecture de Bien connu des services de police, la peur diffuse à un contrôle de police risque de se transformer en panique. Les gardes à vue intempestives, nous en connaissons tous de prés ou de loin. L’auteur nous oblige au constat : l’arbitraire, la toute-puissance et la connivence voire la couverture entre collègues sur des excès pendant le service s’exercent par le refus d’enregistrer une plainte, le fait de donner une gifle gratuite sur un « présumé innocent » dans  les locaux d’un commissariat ou d’asséner des coups de poing à plusieurs contre un jeune de vingt ans pédalant seul sur le trottoir à deux heures du matin. La politique sécuritaire rassure les fantasmes les plus éculés sur les personnes dites délinquantes alors que toutes les statistiques prouvent que les violences sont la plupart intrafamiliales. Cette volonté délibérée du pouvoir en place de s’appuyer sur une police « qui doit être perçue comme la détentrice légale de la force »(page 64) renforce les représentations des classes pauvres accusées de tous les maux alors que les actes délictueux de grande envergure sont commis dans des bureaux feutrés par des hommes bien sous tous rapports surtout s’ils ont le pouvoir de l’argent, de la culture et des réseaux solides dans les ministères ou la finance.

 

Brigitte Dujardin

 
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Arnaldur Indridason 1

Hypothermie de Arnaldur Indridason (Métailié, 2010)

Le deuxième roman noir de cet auteur islandais La femme en vert (2003) m’avait impressionné par son réalisme dans la description des violences conjugales vécues par une femme et les séquelles psychiques sur les enfants. Je me suis empressée de lire les autres et je trouve le même plaisir à suivre les enquêtes du commissaire Erlendur, solitaire mais teigneux dans sa vieille bagnole enfumée parcourant les contrées islandaises. Nous cheminons dans son histoire familiale passée et actualisée d’un polar à l’autre, celle de son pays aussi dans L'homme du lac (2008) et le passé communiste de certains de ses contemporains pendant la guerre froide. Arnaldur Indridason nous donne également envie de partir en randonnée chaudement couverts sur son île, grimper la montagne pour descendre vers les fjords, parcourir les rues de maisons peintes et s’arrêter au bord d’un lac ou sur la plage.

Dans Hypothermie, le suicide d’une femme dans sa maison d’été semble évident. L’audition d’une cassette enregistrée lors d’une séance de Maria avec un médium et donnée au commissaire par la grande amie de la morte interroge Erlendur qui, comme d’habitude, se met à grappiller des informations ici et là auprès des proches, des connaissances pour découvrir le passé de la suicidée, ses obsessions et la mise en scène machiavélique du meurtre…

Dans ce sixième roman paru chez Métailié, Arnaldur Indridason nous entraîne dans des eaux dangereuses quand les vivants veulent garder le contact avec leurs chers disparus ou quand ils expérimentent sur eux-mêmes une « petite mort » pour vérifier - un instant seulement - s’il y a quelque chose après : une grande lumière, un apaisement, un appel de …

A défaut de donner une réponse, il ne fait pas bon vivre avec nos fantômes ni chercher à les faire surgir surtout si l’on croit avoir une responsabilité dans leurs décès. Le sentiment de culpabilité, l’auteur nous l’assène une fois de plus puisque le commissaire se remémore devant une énième tasse de café la mort de son cadet pendant une tempête quand ils étaient enfants. Trop, c’est trop ! C’est la première fois que j’ai sauté des pages à l’un de ses romans. Peut-être devrait-il limiter la cadence des parutions d’une année sur l’autre sur la suite des enquêtes d’Erlendur et des avatars de sa vie privée compliquée entre sa fille, son fils, son ex-femme, sa copine. Cela augmente le volume du livre mais pas forcément l’intérêt des lecteurs-trices. J’ai été également agacée par le rôle des femmes (dans ce livre) qui deviennent les maîtresses des maris ou des copains de leurs amies. Je connais la partition puisque je l’ai pratiquée moi-même : de là à provoquer un assassinat par personne interposée, j’admets difficilement que tout vient de la traîtrise des nanas (entre elles) à cause des hommes victimes à leur tour de la séduction féminine jusqu’à périr noyés par désespoir et à leur corps défendant ou devenir criminels. Cela me rappelle un autre auteur australien de romans policiers, Arthur Upfield : dans Les veuves de Broome, je sentais poindre sa morale personnelle sur des jolies veuves qui avaient toutes en commun pour le meurtrier d’avoir été défaillantes dans leur rôle de mère. Tout ce qui me renvoie de prés ou de loin à des préjugés sur une catégorie d’humains qu’ils soient de sexe, de culture, de couleur ou de religion me chatouille désagréablement. Bref, il est important de se prémunir de tout ce qui va dans le sens du poil même de bons auteurs de polars.

 

Brigitte Dujardin

 

A lire également sur Arès :

La chronique sur La rivière noire de Arnaldur Indridason

 
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