Economie
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Milton Friedman 

« Liberté »
Capitalisme et liberté de Milton Friedman (Leduc.s Éditions, 2010)

Milton Friedman (1912-2006) est sans conteste l’économiste qui a eu le plus d’influence sur les politiques gouvernementales des pays occidentaux à la fin du XXème siècle et au commencement du XXIème siècle. Si, sous la présidence de Barak Obama, les États-Unis semblent remettre en cause le libéralisme version le prix Nobel d’économie de 1976 par l’adoption d’une couverture santé pour tous, en revanche, la France a, par exemple, décidé d’appliquer peu ou prou l’ensemble des principes économiques de Friedman. Il faut avouer, pourtant, que Milton Friedman demeure presque un inconnu pour le public français ; du fait que ses livres sont, pour la plupart, devenus introuvables. Il s’agit donc de saluer l’initiative des Éditions Leduc.s lesquelles mettent à la portée des lecteurs français cet essai de vulgarisation de la pensée de Milton Friedman. Car c’est bien un ouvrage destiné au grand public ; du fait que Friedman s’est voulu, tout au long de sa carrière scientifique, un chercheur, mais aussi et surtout un propagandiste de la cause « libérale ». Ce terme de « libéral » doit s’entendre au sens européen, c’est-à-dire que Milton Friedman s’est présenté comme le défenseur de la liberté contre les empiètements de l’État dans le domaine économique. Par conséquent, il faut voir dans Friedman un héritier indirect de la pensée de Ludwig von Mises, auteur de ce chef-d’œuvre de la pensée néo-libérale, L’action humaine (1963). Certains passages de Capitalisme et liberté rappellent étrangement Mises, véritable théoricien du marché libre ; même si Friedman a montré sa capacité à renouveler les concepts « libéraux » suivant la situation particulière de l’après seconde guerre mondiale.

Il ne faut pas ignorer le fait que la première édition de Capitalisme et liberté date de 1962 ; alors que les keynésiens l’emportaient grandement en ce qui concerne la recherche universitaire et l’influence dans les cercles gouvernementaux aux États-Unis. Bref, si Friedman réitère l’argumentation de Mises au sujet du risque de l’économie capitaliste de basculer dans le collectivisme par la faute de ceux qui font profession d’égalité, il tend à s’éloigner du théoricien froid qu’est l’auteur de L’action humaine afin de démontrer tous les errements de la politique américaine actuelle. Les deux premiers chapitres de Capitalisme et liberté explicitent tout d’abord cette notion de liberté que Friedman veut à tout prix faire triompher. Celle-ci sert, de cette manière, de base aux exemples concrets qui constituent la majeure partie de l’ouvrage. Conséquemment, il sera moins nécessaire pour nous de remettre en cause les principes idéologiques de Milton Friedman que de s’intéresser justement aux détails qui résument le réel ou l’expérience en tant que principal vecteur de la vérité.

Comme le dit Friedman, il est important de dépasser l’idéal pour s’enquérir des réalisations. Pour lui, il ne fait aucun doute que les gouvernants font fausse route. Tout d’abord, l’économiste revient sur la crise américaine de 1929. Évidemment, au contraire de John K. Galbraith qui voit, dans cette crise, un révélateur du danger d’un marché laissé entre les mains d’irresponsables, Friedman pointe, lui, la faute des autorités fédérales lesquelles ont opté pour une raréfaction du crédit ; provoquant non seulement le déclenchement de ladite crise, mais son essor durant les années trente. Très proche de la pensée « monétariste », il en vient même à condamner l’interventionnisme de l’État, et semble regretter implicitement le système de l’étalon-or, malgré ses nombreuses critiques à son sujet (à ce propos, il se démarque aussi de la position du Wilhelm Röpke de Au-delà de l’offre et de la demande. Ce dernier se disait pour l’existence d’institutions financières gérées par des spécialistes ou des bureaucrates, comme le peut être dorénavant la Banque Centrale Européenne). En résumé, Friedman se déclare favorable à la mise en place de taux de change flottants pour rendre efficiente la logique de la concurrence. De même qu’il rejette vigoureusement les barrières douanières, les quotas qui n’ont pour effet que de pénaliser le consommateur. En fin de compte, ce postulat de liberté prime à tel point chez lui que l’éducation, la fiscalité, la « sécurité sociale » doivent être l’affaire des individus responsables et certainement pas de l’État. Plus précisément, il conteste toute organisation qui pourrait limiter la liberté de l’individu en même temps que ses droits de propriété. Il se montre sarcastique vis-à-vis de l’organisation de métiers — comme celui de coiffeur — qu’il compare à l’existence des guildes sous l’Ancien Régime. Mais il va plus loin encore en s’en prenant explicitement au caractère « corporatiste » de l’association des médecins. Certes, on peut effectivement avouer, à l’instar de Friedman, que la médecine est exercée par des gens qui doivent traiter, pour la majorité des cas, des problèmes de santé qui pourraient être réglés par des personnes moins diplômées. Sans parler du rôle des médecins qui ont tendance à limiter l’accès à la profession et à maintenir de faibles effectifs pour toucher des profits plus élevés.

Cependant que le danger de « libéraliser » la profession de la médecine provient du fait que la personne malade peut être amenée à s’adresser à des professionnels qui seront incapables de diagnostiquer le mal si ce dernier échappe aux critères habituels de la science. Autre objection de ma part : pour ce qui est de l’éducation, Friedman propose que l’État verse une somme d’argent à chaque famille pour que celle-ci inscrive son fils dans une école qui, bien entendu, échappera entièrement au contrôle de l’État. Or, il est certain que cette mesure provoquera simplement une concurrence féroce entre les établissements scolaires ; ce qui aura pour effet d’accroître les inégalités sociales entre véritables ghettos et écoles réservés aux riches familles seules capables de payer le supplément sans doute exigé par celles-là (sans surprise, Friedman se dit favorable à un libre accès aux établissements scolaires, soit un moyen pour ne pas être contraint de déménager — ce qui empêche ainsi toute mixité sociale). Je ne souhaite pas, enfin, m’étendre sur la question du traitement des professeurs payés, d’après Friedman, au mérite (comment juger sérieusement du talent des enseignants? À qui peut-on donner le pouvoir de choisir celui ou celle digne d’un meilleur salaire?).

Cela signifie que le livre iconoclaste de Milton Friedman en 1962 est devenu, quelques décennies après, le parfait modèle type de toute « bonne » politique économique en Europe et aux États-Unis. Depuis la crise économique de 2008 et même bien avant, des économistes ont mis en évidence les dangers d’économies totalement ouvertes ; d’autant plus que des pays comme la Chine, les États-Unis ou même l’Europe sont souvent d’ardents protectionnistes en matière de politique industrielle ou agricole. Finalement, les grands perdants sont souvent ceux qui ont cru sincèrement dans la politique libre de toute entrave du marché. D’un autre côté, l’État chinois a eu la bonne idée, par exemple, de contrôler étroitement le change de sa monnaie ; rendant ainsi ses produits moins chers que ceux des pays occidentaux. D’où l’effondrement de marchés traditionnels — comme celui du textile en Europe — , et le besoin de plus en plus nécessaire pour les entreprises de délocaliser la production pour survivre ou rester compétitif. N’oublions pas aussi la proposition de Friedman en matière fiscale : selon le prix Nobel d’économie, il est important d’établir un impôt qui remplacerait notamment l’impôt progressif, puisqu’en adoptant un pourcentage équivalent à 20% pour tous, on empêche l’évasion fiscale que Friedman considère comme un facteur révélateur de la bonne santé du capitalisme — en raison de la réaction soi-disant normale d’entrepreneurs surtaxés par l’État (!).

En définitive, Friedman se fait le chantre des égoïstes ; de telle sorte que son libéralisme apparaît foncièrement naïf en comparaison de celui de Ludwig von Mises que l’on peut qualifier de rationaliste et utilitaire. La mort du communisme et, en conséquence, du collectivisme, outre qu’elle a permis à un capitalisme sans contrainte de renforcer le creusement des inégalités, menace désormais l’équilibre de la planète par les destructions des industries polluantes (dès les années 1960, l’économiste Bertrand de Jouvenel prenait conscience de l’impossibilité de garantir un productivisme ou une croissance pérenne, en raison de cette menace sérieuse pour l’environnement ou la « qualité de la vie »), mais révèle également une instabilité qui montre que personne n’est à l’abri d’une crise provoquée par l’absence de règles, et, subséquemment, d’État.

 

Thomas Dreneau

 

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Wilhelm Röpke 

De l’idéalisme libéral
Au-delà de l’offre et de la demande de Wilhelm Röpke (Les belles lettres, 2009)

C’est avec joie que nous découvrons la réédition de l’ouvrage de Wilhelm Röpke (1899-1966) intitulé Au-delà de l’offre et de la demande. En effet, à l’instar de L’action humaine de Ludwig von Mises, il s’agit d’un livre majeur de l’école néo-libérale dont le premier acte important fut le colloque Lippmann à la veille de la seconde guerre mondiale qui marqua le renouveau du libéralisme, soit au moment où celui-ci connaissait une grave crise en raison de la dépression des années trente. Ainsi, plusieurs économistes et intellectuels s’étaient réunis lors de ce fameux colloque qui eut lieu à Paris. Parmi eux, outre Ludwig von Mises et Wilhelm Röpke, se trouvaient le jeune Raymond Aron, Louis Rougier également connu pour avoir participé à la diffusion des idées en France du cercle de Vienne, mais aussi et surtout F. A. Hayek, le principal inspirateur en ce qui concerne le succès du libéralisme pour des pays comme l’Angleterre et les États-Unis dans le courant de la décennie 1980 (Margaret Thatcher vouait notamment un véritable culte à l’auteur de La route de la servitude). D’après le livre de Serge Audier, Le colloque Lippmann. Aux origines du néo-libéralisme (2008), l’on sait que Hayek l’a finalement emporté sur Röpke au sein de la Société du Mont-Pélerin, association née justement des suites du colloque Lippmann. Avec Milton Friedman, a triomphé fatalement la ligne dure du néo-libéralisme, puisque, comme l’a prouvé encore une fois Serge Audier, la plupart des penseurs libéraux étaient divisés au sujet du rôle de l’État et du marché. Le livre de Wilhelm Röpke que nous présentons ici permet, selon moi, de comprendre l’échec de ce principal représentant de ce que l’on a appelé l’école allemande de l’« ordo-libéralisme » face à Friedrich Hayek et les économistes de l’université de Chicago.

Un titre tel que celui adopté par Röpke — Au-delà de l’offre et de la demande — montre déjà le fossé qui semble séparer ce dernier de Hayek. On peut même dire que certaines affirmations de Röpke rappellent parfois celles de Erich Fromm, intellectuel pourtant proche de l’école de Francfort, et de John Kenneth Galbraith, économiste qui sera qualifié plus tard par Friedman de « socialiste ». Röpke s’oppose notamment à la société de consommation et à la « massification » qui règne de plus en plus dans la société occidentale en général et aux États-Unis en particulier. Parfois, il paraît devancer Bertrand de Jouvenel à propos de ce qui deviendra l’écologie politique et de la pollution qui provient du milieu urbain. Sans oublier le besoin d’une humanisation des rapports à l’intérieur de l’entreprise prôné par Röpke (l’économiste allemand est, par exemple, favorable à une consultation des salariés dans le cadre des décisions prises par les dirigeants). Bref, il est loisible de comprendre les différends qui opposèrent Röpke et Hayek, et ce, dès le colloque Walter Lippmann. D’un autre côté, Röpke n’est pas persuadé que le marché puisse reposer seulement sur les bases de la libre concurrence. Il en appelle à une morale chrétienne qui doit influencer tous les hommes, du simple employé en passant par les travailleurs indépendants, et jusqu’aux chefs d’entreprise. Cette moralisation permettra, selon Röpke, d’empêcher les triomphes de la consommation de masse et du monopole.

Or, Röpke est surtout un conservateur qui s’ignore. Non seulement il rejette le collectivisme en bon libéral qu’il est et demeure, mais, dans le même temps, il tend à refuser le rôle croissant de l’État tel que l’ont imposé Keynes et ses successeurs. En résumé, Röpke, Hayek, et avant eux Ludwig von Mises, souhaitent une liberté totale de l’individu dans le sens que celui qui permet le fonctionnement de l’économie de marché ne peut être que l’entrepreneur. Röpke en arrive à reprendre les théories d’un Le Play ; du fait qu’il considère que chacun doit rester à sa place dans la société, et que l’égalité est une chimère par rapport au besoin primordial de la pérennité d’une certaine élite. Au contraire d’un Mises, il a le défaut de croire que la société telle qu’il l’a connue au début du XXème siècle doit perdurer et permettre la préservation des petites et moyennes entreprises sans parler des travailleurs indépendants comme les paysans. Il croit au succès d’une société économique guidée par la libre concurrence et un esprit de solidarité tel qu’il existait dans les petites communautés rurales. Évidemment, il aurait été horrifié par l’évolution de la société actuelle qui montre le succès du monopole et des multinationales qui jouent aussi bien un rôle économique qu’un rôle politique. Tout contemporain jugerait bien naïf un Wilhelm Röpke qui s’attache à faire l’éloge des travailleurs indépendants et d’une morale chrétienne dont chacun sait bien que son rôle, s’il existe encore, est plutôt limité dans la marche des affaires. Par contre, la pensée de Röpke se révèle très actuelle, car ce dernier avait, dès le milieu du XXème siècle, fait le choix d’une indépendance des autorités monétaires — voir, par exemple, le rôle de la banque centrale européenne laquelle n’est point subordonnée à un quelconque gouvernement national — pour lutter contre l’inflation. Plus précisément, Röpke n’ignorait pas le risque de chômage inhérent à une monnaie forte et des taux d’intérêt particulièrement bas. Il avait, d’autre part, parfaitement compris les effets pervers du keynésianisme, puisque, en permettant que le robinet du crédit coule à flot, il entraînait une élévation des salaires voulue par des syndicats puissants et, partant, une augmentation des prix qui compensait, en fin de compte, cette hausse. Mais il ne pouvait pas savoir qu’en restreignant le rôle de l’État comme l’ont fait et comme continuent à le faire les différents gouvernements occidentaux, et surtout en supprimant toute régulation de l’économie de marché, on en arrive à une financiarisation abusive et à l’éclosion de monopoles qui rendent l’économie occidentale fragile et susceptible de connaître de graves crises. Ce ne sont pas la morale chrétienne et la liberté de l’homme qui ont gagné avec la fin de l’État providence, mais, bien au contraire, l’égoïsme le plus étroit qui, outre l’angoisse que connaît chaque homme qui doit survivre dans une telle société, condamne au même moment la planète à un gaspillage éhonté de ses ressources et à une pollution grandissante.

 

Thomas Dreneau

 

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Joseph E. Stiglitz 

Le programme néo-keynésien de Joseph E. Stiglitz
Un autre monde de Joseph E. Stiglitz (Le livre de poche, 2008)

Avant de dire tout le bien que nous pensons de l’ouvrage de Joseph E. Stiglitz, il est utile de faire part au lecteur de nos quelques réticences que celui-ci jugera à juste raison vénielles. Tout d’abord, je tiens à réaffirmer ma totale et complète opposition à l’emploi du mot « mondialisation ». Ce terme a tellement de significations qu’il finit par prouver son absolu manque de nécessité du point de vue de l’économie politique ou encore du langage. Pour les uns, la mondialisation est un épouvantail du fait qu’il condense en lui-même l’idée de la déréglementation des marchés — évidemment, Stiglitz rejette tout à fait ce sens. Pour les autres, la mondialisation signifie tout bonnement l’extension des échanges au niveau international ou l’interdépendance des économies nationales entre elles. Je pense que le prix Nobel d’économie, Joseph E. Stiglitz, entend ainsi ce mot, mais alors comment ne pas reconnaître que ce dernier aurait tout aussi bien pu être adopté pour le monde du XXème siècle ou même l’économie future de la planète? En résumé, le terme de « mondialisation » n’a aucune valeur épistémologique tant il semble impossible de le définir relativement à l’échelle du temps. Le livre de Stiglitz a également ceci d’irritant qu’il s’adresse à un lecteur qui demeure convaincu de l’utilité des solutions keynésiennes, bref, d’un retour à l’Etat et à la réglementation des échanges économiques à partir d’institutions internationales fiables.

D’un autre côté, on est admiratif du travail déployé par Joseph E. Stiglitz dans ce volume contenant pas moins de six cent pages. L’ouvrage se veut, en effet, une explication de l’instabilité du système économique mondial, et, d’autre part, offre les moyens par des réformes sérieuses de continuer à vivre humainement dans le cadre d’un capitalisme modéré. Stiglitz se révèle un esprit puissant par la masse de données et d’exemples qui permettent à chacun de mieux prendre conscience du désastre représenté par les solutions ultralibérales telles qu’elles ont été mises en place par le FMI (Fonds Monétaire International), les grandes puissances comme les États-Unis et les pays en développement. Certes, le livre de Stiglitz décevra peut-être ceux qui attendaient plutôt un vaste traité théorique. Il apparaît que cet ouvrage répond, en fin de compte, à une urgence. Premièrement, il s’agit de mettre un terme à la domination des pays développés en général et des États-Unis en particulier ; puisque non seulement ce pouvoir omnipotent se révèle désastreux pour les états pauvres tels que ceux d’Afrique ou d’Amérique du Sud, mais aussi pour les leaders du marché mondial. Si les pays pauvres d’Afrique ou d’Amérique latine sont incapables de rembourser les fonds prêtés par le FMI qui se permet ensuite de proposer à ceux-ci des politiques économiques inefficaces, s’ils se voient piller leurs ressources naturelles par des multinationales avides, et si, encore, ils doivent subir les barrières imposées par les grandes entreprises pharmaceutiques au sujet de la propriété intellectuelle et se révèlent dans l’impossibilité de pouvoir acheter les médicaments nécessaires en raison de leurs prix pour traiter des maladies graves tels que le sida, les grands pays industrialisés, par la faute de l’absence de règlements à la fois rigoureux et souples et de l’essor grandissant des échanges spéculatifs à court terme, connaissent, quand à eux, une situation de plus en plus difficile du fait de la stagnation ou de la baisse des salaires. Sans oublier ces quelques lignes prophétiques de Stiglitz à propos de l’endettement des ménages américains qui allait provoquer en partie la fameuse crise, puis, récession touchant une grande partie du globe.

Deuxièmement, les dégâts causés par le développement des gaz à effet de serre et le réchauffement climatique sont si graves pour l’avenir qu’ils nous forcent à réagir le plus rapidement possible. Il ne s’agit plus simplement de réfléchir à la qualité de la vie comme le faisaient les premiers économistes soucieux de l’environnement tel que Bertrand de Jouvenel dans La civilisation de puissance (1976). Il n’est plus question de combattre seulement le productivisme excessif, puisque ce dernier abîme de manière parfois irrémédiable l’espace environnemental. Non, de nouveau, Stiglitz s’adresse à nous dans l’urgence, puisque, à la lecture de l’ouvrage, on comprend que le problème s’adresse de plus en plus à l’humanité en elle-même.

Il avance, par conséquent, un certain nombre de solutions qui s’avèrent relativement simples ou frappées sous le sceau du bon sens. Mais, malgré la réussite de plusieurs d’entre elles à plus ou moins longue échéance, soit à partir du moment où les doctrines libérales de l’école de Chicago et de Milton Friedman seront, au final, abandonnées par la plupart des pays industrialisés ou en développement, reste le problème crucial de la domination des grandes puissances telles que les États-Unis. Car, comme le souligne Stiglitz, le souci n’est pas seulement d’ordre économique : il est aussi politique. Certes, on peut croire, à l’instar de l’auteur, que les pays industrialisés vont dorénavant adopter des mesures de transparence en ce qui concerne les négociations économiques internationales, que lesdits pays cesseront bientôt de soutenir les multinationales au détriment de l’intérêt général, bref, on peut croire que la volonté de puissance des Américains et, dans une moindre mesure, des Européens (sans parler des nouveaux arrivants comme la Chine) disparaîtra au profit d’une coopération entre les états qui permettra d’obtenir à la fois stabilisation et prospérité. Il est toujours permis de rêver, même si la réalité est très dure et nous oblige à bien comprendre que la réussite sociale de chaque individu est le plus souvent liée à sa naissance. Plus exactement, démocratiser l’économie doit signifier mettre en place une nouvelle alternative à la démocratie indirecte, c’est-à-dire la démocratie fondée sur la représentation politique laquelle demeure fragile face aux intérêts des multinationales ou des riches exploitants agricoles croulant littéralement sous les subventions. Je veux parler, bien entendu, de la démocratie directe ou celle qui est basée sur la décision politique confiée à tous.

 

Thomas Dreneau

 
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Eric Brian

La notion d’incertitude
Comment tremble la main invisible d’Éric Brian (Springer, 2009)

Avec Comment tremble la main invisible, Éric Brian nous livre le résultat de ses recherches que l’on peut qualifier de synthèse en ce qui concerne la sociologie économique. L’auteur tend, en effet, à transcender les frontières disciplinaires pour mieux satisfaire le lecteur spécialisé au sujet de la réflexion sur la dialectique du calcul et de l’économie de marché.

Il ne faut pas voir dans cet ouvrage une analyse pleine de recul du marché en lui-même (Maurice Allais est, par exemple, persuadé que les actes économiques de chaque individu sont mus par un déterminisme foncier). Au contraire, Brian cherche à pénétrer à l’intérieur des mécanismes et de la pensée des agents qui forment l’économie mondiale actuelle. Il analyse notamment l’avancée des calculs depuis le pari de Pascal jusqu’à la mise en place des statistiques les plus complexes ou sophistiquées qui se substituent à la moyenne d’Adolphe Quetelet (1786-1874). Bref, Brian remarque que le volume des affaires traitées par la bourse a augmenté au point de nécessiter de nouveaux outils de calcul. Alors que la moyenne de Quetelet avec le calcul de la valeur fondamentale semblait satisfaire le monde des affaires tout au long du XIXème siècle, il est apparu utile de remplacer ce calcul de la moyenne par des jeux statistiques qui puissent correspondre à la martingalisation de plus en plus affirmée des marchés au siècle suivant.

Non pas que la moyenne de Quetelet soit à abandonner malgré son absence de fondement, mais l’accélération du temps a rendu obligatoire une formalisation axiomatique du calcul afin de mieux gérer l’incertitude de l’économie financière. Pendant longtemps, le volume des affaires pouvait être traité sur une échelle temporelle comportant plusieurs jours. Or, aujourd’hui, ce n’est plus le cas, puisque les affaires se négocient désormais au gré de l’horloge. L’incertitude qui était à l’origine du pari pascalien se trouve être plus que jamais à la base du fonctionnement des marchés. Ainsi, Brian peut déclarer que la main invisible tremble à tel point que les agents de l’économie financière, soit ceux qui sont les spéculateurs actuels ou traders, demeurent contraints, nonobstant l’incroyable complexité des calculs pour comprendre les marchés, à faire un choix qui les pousse à l’irrationalité la plus parfaite, la plus totale. Brian fait même appel aux travaux de Pierre Bourdieu sur l’Algérie de 1960 pour comparer les traders aux Algériens les plus pauvres incapables de mesurer correctement les biens qu’ils pourraient attendre de l’économie! Je songe, pour ma part, que le krach boursier de 2008 est la preuve que le marché échappe aux individus, qu’ils — je parle des spéculateurs — vivent entre la joie indescriptible et la peur pour paraphraser encore une fois Éric Brian.

Ils sont donc incapables d’appréhender correctement le marché. Au lieu de faire preuve de prudence, ils investissent à court terme en adoptant l’instinct du joueur de plus en plus coupé de la réalité économique. En résumé, on en revient progressivement au calcul le plus simple, c’est-à-dire celui limité au pile ou face. Brian, sans le vouloir, exprime implicitement l’idée d’une économie folle, car condamnée à la barbarie (le calcul de la réalité économique lequel oblige l’investisseur à davantage de prudence ne paraît point satisfaire la volonté d’une humanité avide et si bien décrite jadis par Galbraith à propos du krach boursier de 1929).

 

Thomas Dreneau

 
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