Economie
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John K. Galbraith 3 

La fin de la concurrence en tant que moteur de l’économie
Le capitalisme américain de John Kenneth Galbraith (Editions Génin, 1956)
  

John Kenneth Galbraith (1908-2006) fait partie de ces économistes qui ont remis en cause le modèle classique cher à Ludwig von Mises. Modèle qui demeure encore défendu par certains, puisque, plus récemment, Jean-Luc Gréau s’est senti obligé de revenir sur le concept de concurrence. Pourtant, par Le capitalisme américain, il semble que Galbraith ait donné le coup de grâce final à un système qui avait été remis en cause depuis longtemps par les faits et notamment par la grande crise débutée en 1929. Succédant à Keynes, l’auteur tend à démontrer que non seulement les idées défendues par les économistes conservateurs (les « idées conventionnelles » dont parle Galbraith dans son ouvrage intitulé L’ère de l’opulence) n’ont plus de raison d’être, mais il va plus loin, puisqu’il décrit l’économie à partir de l’apparition du pouvoir compensateur lequel remplit pleinement, selon lui, le rôle jadis joué par la concurrence. Au lendemain de la seconde guerre mondiale, ce pouvoir compensateur est notamment assuré par les syndicats qui luttent contre le pouvoir originel des hommes d’affaires, tout comme par les grandes chaînes de distribution. Galbraith démontre ainsi que l’entrepreneur, s’il ne tient plus compte de la concurrence comme moyen de contrainte en ce qui concerne son activité — en raison de l’extrême concentration des entreprises et donc de la mise en place des oligopoles (l’oligopole, soit le contrôle du marché par quelques-uns, ne rentre pas dans le cadre classique de la concurrence qui ne reconnaît que la domination d’une activité par plusieurs unités, ou bien, dans le cas extrême, le monopole, c’est-à-dire le pouvoir d’une seule firme que combattent les lois anti-trusts) — , voit son rôle amoindri par ce pouvoir compensateur qui est, d’un autre côté, soutenu par l’État. En effet, les paysans ont bientôt pu former des coopératives aux États-Unis grâce au soutien du gouvernement fédéral, et négocier d’égal à égal avec leurs fournisseurs, ainsi qu’avec leurs acheteurs.

Or, Galbraith ne se veut point le défenseur des syndicats qui ont tendance, en particulier, à réclamer des hausses de salaires répercutées sur les prix de vente et subséquemment facteurs d’inflation. Les coopératives agricoles, les chaînes de distribution et les syndicats ne sont que les moyens du pouvoir compensateur, si je puis me permettre de tirer toutes les conséquences de la théorie de Galbraith. En outre, je pense que les entreprises elles-mêmes (sans parler des banques) peuvent jouer ce rôle. Mais à condition que l’interdépendance entre les différents maillons de la chaîne ne se caractérise pas par une fragilité, comme nous avons pu le constater au moment de l’effondrement de l’économie mondiale, suite à cette financiarisation excessive liée à l’absence de règles au niveau des banques. D’autre part, en lisant Un autre monde de Joseph E. Stiglitz, il est facile de comprendre que ce pouvoir compensateur ne se limite plus aux frontières nationales, mais concerne l’ensemble de la planète ; d’autant plus que toute concurrence qui n’a pas tout à fait disparu (il serait faux de croire que Galbraith, en replaçant les idées des économistes classiques dans leur contexte, eût abandonné complètement la concurrence comme cause explicative du système économique. Au contraire, l’économiste cherche à la définir le plus précisément possible, et aurait sans doute nier le rôle que lui font jouer désormais les chefs d’entreprise pour en tirer prétexte de toutes ces vagues de délocalisation) doit céder la place à l’idée de solidarité. Je veux signifier par là que les gouvernements ont pour obligation d’intervenir afin de mettre en place les règles qui permettront cette stabilité économique que souhaitent les économistes de quelque bord qu’ils soient. En résumé, il ne s’agit pas seulement de rétablir l’équilibre entre les différents acteurs au niveau local (entrepreneurs, syndicats, grandes chaînes de distribution, etc.), mais de construire des institutions internationales qui soient à même de réglementer l’économie mondiale, tout en restant aux mains des gouvernants politiques.

Enfin, si l’on s’attarde quelque peu sur la question de l’inflation, nous constatons l’extrême faiblesse d’un système économique victime d’une élévation des prix provoquant, en fin de compte, une chute de la demande, et surtout la dépression qui touche aujourd’hui la plupart des économies développées (est-ce que l’emploi abusif des délocalisations par les multinationales ou grandes entreprises pour justifier l’impossibilité d’augmenter les salaires n’explique pas cette dépression ; sans parler du rôle dorénavant réduit des syndicats et de l’indépendance des institutions financières telles que la banque européenne?).

 

Thomas Dreneau

 

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John K. Galbraith 2 

Causes financières d’un marasme économique
La crise économique de 1929. Anatomie d’une catastrophe financière de John Kenneth Galbraith (Petite Bibliothèque Payot, 2008)
 

Cet ouvrage classique de John Kenneth Galbraith (1908-2006) a été réédité récemment par les Éditions Payot. Comme nous le verrons plus tard, cette réédition arrive au moment opportun tant la situation économique mondiale semble résulter de cette même « catastrophe financière » qui ébranla durablement les États-Unis et le reste du monde à partir de 1929.

Pour le moment, toutefois, je vais me contenter de l’analyse de ce livre sans me contraindre à extrapoler pour la période actuelle. Il s’agit avant tout de remettre l’ouvrage de Galbraith dans son contexte. Galbraith a connu, en effet, la crise économique dont il nous parle. Ce qui explique, après l’accouchement difficile d’un ouvrage tel que L’ère de l’opulence, la joie qu’il a éprouvé à écrire ce livre qui correspondait à une époque de sa vie, celle où la jeunesse nous empêche de prendre la moindre initiative, car l’on croit naïvement que les aînés sont ceux-là mêmes qui savent et sont prêts à rétablir l’économie du pays. Il n’en a rien été, alors que Galbraith a dû éprouver ce sentiment d’impuissance de ne pouvoir rien faire pour l’Amérique qui vivait le pire désastre économique de toute son histoire. Bref, Galbraith nous donne ici une véritable leçon d’histoire économique : il n’excuse personne et s’attache à décrire la folie qui s’empara de toute une génération de spéculateurs croyant à l’argent facile — ou ce besoin de penser qu’il est possible de devenir riche sans effort.

Mais entrons plus avant dans le détail de ce livre intitulé La crise économique de 1929. Tout d’abord, il sera peu question de la crise économique en elle-même. Quel besoin de s’appesantir sur l’ébranlement, sur les effets, lorsqu’il est plutôt nécessaire de connaître les causes? Galbraith se charge tout au long de ce livre d’analyser les causes toutes simples, puisque l’origine du drame, comme le sous-titre l’indique, ne peut être que financière. Le prélude au krach boursier de 1929 vient des investissements douteux en Floride, nouveau paradis pour les spéculateurs. Cependant, cette affaire qui aurait dû ouvrir les yeux à chacun sur les dangers d’une bulle spéculative ne fit qu’annoncer l’aveuglement des uns et des autres juste avant l’effondrement boursier de 1929. Certes, comme le décrit si bien John Kenneth Galbraith, suite à une demande européenne, l’argent était disponible en quantité non négligeable pour les banques et les particuliers aisés. Pourtant, ce crédit omniprésent, toujours selon Galbraith, n’explique pas tout au sujet de l’effondrement des cours boursiers à New York. Non, Galbraith insiste davantage sur les montages financiers qui permirent la formation et l’éclatement de la bulle spéculative. L’économiste évoque en premier lieu les affaires sur marge : il n’était plus obligatoire, pour le spéculateur, de payer l’intégralité de la propriété d’une action. Ainsi, il pouvait en verser 10% et profiter, lors de la vente de l’action, en même temps que du prix avancé pendant l’achat, de l’augmentation de sa valeur sur le marché. L’action était donc coupée de son rapport avec la propriété, mais surtout avec la réalité. Car quand l’on demanda, au moment de la chute des cours, le paiement de la propriété de l’action avec des pourcentages plus élevés de l’ordre de 50%, voire la totalité du prix, beaucoup se retrouvèrent dans l’incapacité de payer. Par conséquent, les emprunts pour payer les actions ont augmenté au point de ne plus permettre, avec l’arrêt de la confiance, leur remboursement. Autre élément d’instabilité et preuve importante des montages financiers qui précédèrent la chute, il y a la création des sociétés d’investissement. Ces sociétés ont été crées, au départ, par des entreprises ou des banques, et se sont regroupées dans des holdings. On parlait de « levier » pour désigner les actions ordinaires qui, au moment de la hausse des cours, avaient tendance à monter de façon exponentielle ; tandis que ces sociétés d’investissement conservaient, à côté de ces titres, des actions privilégiées qui, elles, restaient stables. Cependant, si le système était profitable en période d’augmentation de la valeur des titres, il pouvait devenir calamiteux comme lors de la baisse des cours de la bourse, puisque les actions avaient tendance, par le levier, à baisser avec la même rapidité.

Face à cette situation, face, d’autre part, à l’instabilité du système bancaire américain du fait que toute faillite d’une banque devait entraîner les autres dans sa chute, le gouvernement et la banque centrale ne disposaient d’aucun moyen sérieux pour agir. Toute intervention de leur part aurait provoqué l’arrêt des affaires. En conséquence, les autorités n’avaient aucune envie de porter la responsabilité du désastre prévisible. Lorsque le krach boursier survint, nombre de personnes furent brisées par la tourmente ; d’autant plus que la société américaine était alors fortement inégalitaire et qu’une minorité de personnes possédaient la majorité des revenus. En somme, le système capitaliste américain fut ruiné et entraîna, dans sa débâcle, nombre de pays d’Europe et d’Amérique du Sud à qui il avait prêté, sans garantie sérieuse, plusieurs millions de dollars. Les exportations diminuèrent, et l’argent disparut à tel point que la baisse des investissements se répercuta sur la production qui baissa, ainsi que sur l’emploi de la main-d’œuvre qui fut mise au chômage. Enfin, il fallut attendre le début de l’entrée en guerre des États-Unis pour que l’économie redémarrât. Auparavant, le pays avait connu une dépression économique que rien, même pas le New Deal, ne pût vaincre en raison de l’incompétence des élites politiques et économiques du pays.

[Note : comme le révèle John Kenneth Galbraith dans sa préface à l’édition de 1989, le krach de 1987 correspond presque trait pour trait à celui de 1929. Mais, contrairement à la première édition de son livre, il donne une raison fondamentale au krach boursier qui n’est autre que la prédominance de la pensée néo-libérale au plus haut sommet de l’État, et personnifiée par le prix Nobel d’économie Milton Friedman. À l’instar de Friedrich A. Hayek, ce dernier avait opté pour le laisser-faire et la toute puissance du marché. Mais je profite de cette note pour revenir sur la crise actuelle. Dans mon article sur La trahison des économistes de Jean-Luc Gréau, je décrivais les montages financiers responsables de la crise économique contemporaine. Pourtant, l’impact de ce désastre financier n’a pas eu, si l’on compare avec la situation du capitalisme américain dans les années 1920 et 1930, les mêmes effets d’un point de vue économique. Comme pour le krach de 1987, l’économie mondiale en général et l’économie américaine en particulier se sont révélées plus solides, et prouvent que les leçons du passé n’ont pas été complètement oubliées. D’un autre côté, le rôle des gouvernements, pour résoudre la crise économique actuelle, marque sans conteste le triomphe du keynésianisme, puisque les états furent contraints de renflouer les banques et même de prendre le contrôle de certaines afin de permettre d’empêcher un gel des crédits préjudiciable pour la machine économique (sans parler de certaines mesures pour limiter les disparités les plus criantes au niveau des revenus et pour permettre de grands travaux financés par les deniers publics dans le cadre du soutien à l’activité économique). Il n’empêche que le livre de Galbraith montre tout de même l’amnésie et la médiocrité des décideurs politiques et économiques qui ont laissé se développer la bulle spéculative. Et, jusqu’à l’intervention des gouvernants, chacun est frappé par l’impuissance des décideurs lesquels, comme à l’époque du président des États-Unis Hoover, se sont contentés d’assister au désastre en adoptant la posture si ridicule et dénoncée en son temps par John Kenneth Galbraith de l’incantation.]

 

Thomas Dreneau

 

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John K. Galbraith 1 

Galbraith visionnaire
L’ère de l’opulence de John K. Galbraith (Calmann-Lévy, 1968)

L’économiste américain John Kenneth Galbraith peut être considéré comme un visionnaire. D’aucuns diront que Galbraith a surtout été un utopiste. Si tel est le cas, je ne vois pas en quoi ce qualificatif pourrait lui être reproché, même si aujourd’hui ce dernier a acquis un caractère péjoratif. Mais justement, en quoi l’économiste Galbraith a-t-il été un utopiste ou un visionnaire? Je pense que cette position lui vient de ses efforts conceptuels ou théoriques pour ébranler ce qu’il a appelé les « idées conventionnelles ».

À l’instar de Bertrand de Jouvenel — mais pour des raisons différentes, puisque l‘auteur de La civilisation de puissance (Fayard, 1976) s‘est surtout interrogé sur l‘environnement — , Galbraith a remis en cause l’idéal de production et de productivité qu’il rattache à des idées nées dans un monde frappé par le dénuement, comme l’a pu être celui d’avant la seconde guerre mondiale. L’urgence de produire, pour Galbraith, ne peut désormais s’expliquer : par le moyen de la publicité, l’économie américaine a créé une dépendance des consommateurs vis-à-vis d’objets futiles et sans nécessité aucune pour notre quotidien. Elle a permis l’éclosion d’une abondance de biens privés qui est inséparable de cette volonté de maintenir la consommation à un degré maximal. Il s’agissait, en effet, d’éviter la crise. Car le monde de l’après-guerre a souffert d’une inflation extraordinaire ; à tel point que Galbraith a pu s’interroger avec raison sur le danger de ce phénomène.

Mais je puis dire, à ce sujet, que Galbraith est lui-même devenu le porte-parole des idées conventionnelles ; tant les organismes financiers comme la banque centrale européenne craignent un retour de l’inflation disparue peu après la crise des années 70. Je pourrais même ajouter que les idées de Galbraith paraissent datées, parce qu’il n’est plus question actuellement de lutter contre le danger de surchauffe de la machine économique laquelle offrait le plein emploi et des salaires élevés à une majorité de la population. Non, les états occidentaux comme la France vivent une situation présente où le chômage concerne une partie plus ou moins importante de la population active, et où les taux de croissance sont peu élevés en comparaison des années qui ont suivi la deuxième guerre mondiale.

Pourtant, alors que les hommes politiques européens et américains semblent aujourd’hui se tourner vers une solution néo-libérale, il est intéressant de noter que Galbraith proposait, lui, un renforcement des services publics pour permettre de contrebalancer le poids de la production privée de biens et de services. Conscient implicitement de la fragilité d’un système économique instable car basé sur l’impératif de la production, John Kenneth Galbraith a cherché la mise en place de ce qu’il nommait « l’équilibre social ». En favorisant les services publics, l’auteur pensait que la production serait accompagnée et que cela limiterait l’inflation. Bref, Galbraith était conscient des défis de l’avenir, et il songeait que l’économie américaine pouvait y faire face en redistribuant les revenus nés de la production au bénéfice de l’intérêt général. Mieux, il ne croyait pas que la pauvreté fût une fatalité : il avait bien compris que la pauvreté qui touchait une minorité de personnes ne pouvait que disparaître dans une société abondante comme la nôtre.

La pauvreté est ainsi une des nombreuses contradictions que connaît le système capitaliste. Autre dilemme important, l’augmentation de la productivité par travailleur — ce qui pose le problème du partage du temps de travail. Galbraith a reconnu dans ce fait la disparition progressive des métiers les plus pénibles et, parallèlement, il a constaté l’essor d’une nouvelle classe qui ne vit pas pour les revenus élevés qu’il perçoit chaque jour, mais pour l’agrément d’une activité tournée vers l’intellect. Certes, ici, Galbraith s’est en partie trompé sur l’évolution de l’économie américaine, comme il ne pouvait pas savoir que des pays comme l’Inde, par exemple, allaient devenir de grandes puissances économiques. Par contre, il donne des idées pour l’imagination concernant l’économie de demain qui devra abandonner, dans le cadre d’un partage mesuré des richesses naturelles, la concurrence au profit d’une solidarité accrue entre nations.

 

Thomas Dreneau

 

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Jean-Luc Gréau 1

Remise en cause du point de vue néo-libéral
La trahison des économistes de Jean-Luc Gréau (Gallimard, 2008)
 

La trahison des économistes de Jean-Luc Gréau se veut avant tout une remise en question du néo-libéralisme en matière d'économie. L'auteur remarque, en effet, que, depuis vingt-cinq ans, celui-ci influence la plupart des économistes et des hommes politiques les plus influents des états occidentaux développés. Or, il constate que ce néo-libéralisme empêche désormais toute réflexion et est responsable de la crise qui frappe la planète depuis 2007.

Je vais, pour ma part, plutôt me pencher sur ce qui fait "l'originalité" du système actuel et sur ce qui pose problème à l'humanité dans son ensemble. Tout d'abord, Jean-Luc Gréau divise le monde économique en trois sphères. La première sphère correspond à la production des biens et services ; la seconde, aux banques qui financent cet appareil productif ; cependant, Gréau en remarque une troisième qui, au contraire de la seconde, n'a aucun lien avec l'économie réelle : il s'agit de la sphère de la spéculation comprenant les traders des banques et les hedges funds, c'est-à-dire les fonds financés par les particuliers les plus riches. Les traders et les hedge funds sont chargés de mettre en place des paris sur les valeurs des emprunts des banques transformés en titres. Bref, ces derniers doivent acheter et vendre des titres afin d'en récupérer un profit substantiel en pariant sur la hausse de leurs valeurs. D'où l'effondrement de l'économie des Etats-Unis et les répercussions sur le monde à partir de la simple faillite des ménages américains incapables de rembourser les prêts de leurs maisons. Les activités de la troisième sphère ont provoqué une bulle immobilière laquelle a éclaté entraînant une perte de confiance des investisseurs qui toucha finalement l'ensemble du système. L'origine d'une telle situation est une perte d'autonomie des banques centrales de plus en plus dépendantes des intérêts financiers.

D'autre part, Jean-Luc Gréau évoque le rôle des fonds de private equity qui, ont, eux, tendance à entrer dans le capital des entreprises afin d'obtenir des profits au détriment des investissements réels. En conséquence, ces fonds trahissent une nouvelle dérive des intérêts financiers qui deviennent de véritables parasites ; à tel point que Jean-Luc Gréau propose le renforcement des entreprises grâce à la création d'une personnalité morale qui primerait sur la simple propriété. L'autre solution serait l'appel à des actionnaires compétents et soucieux de la bonne marche de chaque entreprise, non à des investisseurs seulement intéressés aux surprofits versés régulièrement par celle-ci.

Enfin, l'auteur s'oppose à la vision d'une concurrence pure. Ce qui pourrait demeurer un danger pour ceux qui cherchent à faire triompher ce principe de concurrence n'est pas le monopole ou l'entente entre plusieurs vendeurs au détriment de l'acheteur. Non, Jean-Luc Gréau tend, en se référant aux grands théoriciens de l'économie tels que Joseph Schumpeter et Adam Smith, à démontrer que la concurrence pure, c'est-à-dire l'égalité entre vendeurs, d'un côté, et acheteurs, de l'autre, n'existe pas. Au contraire, les vendeurs se retrouvent face à des acheteurs noyés dans l'anonymat ; et, donc, ces derniers subissent un rapport inégal, malgré les affirmations de la doctrine néo-libérale.

Je tiens, toutefois, à critiquer certains points avancés par l'analyse de Jean-Luc Gréau. Sa description du système hérité de la dérèglementation voulue par les néo-libéraux me semble assez juste. Il ne donne, cependant, aucune indication permettant réellement d'en sortir. Comme si l'humanité était contrainte de vivre avec cet héritage devenu, entre-temps, indésirable. De même que je ne conçois pas une amélioration de la position des anciennes puissances industrialisées sans une prise en compte de l'ensemble des états de la planète. Les analyses de Jean-Luc Gréau sont centrées sur la situation de l'Europe en général et de la France en particulier. Il n'est nullement question de l'Afrique et des autres pays sous-développés. Montrant l'importance de l'industrialisation pour les pays anciennement développés (le secteur secondaire a une telle force dans le développement des économies, selon Jean-Luc Gréau, que toute augmentation significative de la productivité ne peut venir que de l'industrie, et, d'un autre côté, les services si souvent loués par les économistes néo-libéraux restent tributaires du modèle industriel en ce qui concerne son organisation), Jean-Luc Gréau avance comme remède aux délocalisations le développement d'une protection douanière à l'échelle européenne pour faire face aux faibles prix des produits en provenance des pays émergents - tels que la Chine -  en raison du coût peu élevé de leur main d'oeuvre.

Outre l'emploi d'un terme comme "mondialisation", simple étiquette qui entraîne une simplification abusive des échanges économiques internationaux, je regrette surtout que Jean-Luc Gréau ait passé sous silence le poids de l'énergie au sujet de l'aggravation de la crise actuelle (l'auteur me rétorquera, bien sûr, que l'élévation du prix du pétrole est liée à la troisième sphère définie par lui-même), ou encore l'environnement, thème déjà avancé par Bertrand de Jouvenel dans La civilisation de puissance, livre publié en 1976 (!).

 

Thomas Dreneau

 

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