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Christophe Bentz
En attendant un vrai livre… Décrypter l’antiracisme en une heure de Christophe Bentz (Éditions Tatamis, 2011)
Christophe Bentz est un jeune militant politique proche du MPF. Son livre intitulé Décrypter l’antiracisme en une heure rappelle tout particulièrement celui de Jean Robin, La nouvelle extrême droite (2010). D’ailleurs, je remarque le côté mordant de l’ouvrage qui démontre un talent (en devenir) concernant l’essai politique. Mais il semble que Bentz manque — justement — de la maturité nécessaire pour présenter des idées nouvelles au niveau du débat démocratique.
Je parlais du dernier livre de Jean Robin, car Bentz reprend les mêmes attaques contre l’antiracisme consensuel ou l’absence de liberté d’expression. Il tente une analyse lexicologique qui s’étend sur les ambiguïtés d’un mot tel que « race », mais sans vraiment convaincre ; à tel point que la recherche de réhabilitation de ce dernier terme tombe, évidemment, à plat (je n’ai même pas envie de m’appesantir sur le concept d’ethnie. Ce dernier fait songer, en effet, à l’oeuvre « scientifique » de l’un des rares ethno-raciologues français des années 1930 et 1940, George Montandon). Plus précisément, l’affirmation d’une distinction ou différence entre les races n’échappe pas à ce symptôme hiérarchique relatif au racisme proprement dit.
Autre inconvénient : se ranger parmi le commun au détriment de la vision « idéologique » des élites bien-pensantes a quelque chose de profondément anti-intellectuel. À ce sujet, je pourrais parler du besoin, chez l’auteur, d’un rapprochement entre l’homme et l’animal, argument qui ne mérite même pas que l’on y réponde ; tant il sort, en général, des bouches les plus ignorantes ou vulgaires.
Enfin, la volonté de démontrer les points communs des « idéologies » (c’est-à-dire l’islam, le communisme et la nazisme) avec l’antiracisme n’est, encore une fois, pas une nouveauté ; et j’ajoute que Bentz n’avait, semble-t-il, pas la compétence pour traiter d’un « sujet » aussi ambitieux…
Thomas Dreneau
A lire également sur Arès :
La chronique sur la nouvelle extrême droite de Jean Robin
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Pierre Jourde
Carnets d’un voyageur zoulou dans les banlieues en feu de Pierre Jourde (Gallimard, 2007)
« Une décision regrettable !» titre le quotidien Le Monde dans son éditorial du 29 avril dernier, puisque la cour d’appel de Paris vient de refermer le dossier de Clichy-sous-Bois. Un non-lieu pour les policiers lors de la poursuite de trois adolescents qui se réfugièrent dans un transformateur EDF causant la mort de deux d’entre eux, Zied Benna, 17 ans, ainsi que celle de Bouna traoré, 15ans.
Choquée moi-même par cette décision, cela m’a donnée envie de relire Carnets d’un voyageur zoulou… de Pierre Jourde. Cet auteur parodie Montesquieu et Les lettres persanes par une mise en scène d’un pays, la Nubie, de tradition musulmane et laïque, envahi par des jeunes hommes belges de confession catholique commettant des forfaits en toute impunité, déguisant leurs femmes avec des jupes plissées et des chaussettes en laine, et refusant de se soumettre à toute contrainte qu’elle soit familiale, scolaire ou professionnelle. Pour Pierre Jourde, les deux jeunes se sont d’eux-mêmes précipités dans le lieu signalé et dangereux. Il ajoute page 32 : « D’une certaine manière, on pourrait les tenir responsables de leur propre mort », et il s’insurge contre la victimisation de cette affaire qui a provoqué les émeutes en banlieue à l’automne 2005. Pour insister sur l’inconséquence des réactions des émeutiers, Pierre Jourde souligne que la jeune handicapée brûlée dans un autobus par eux n’a provoqué aucun incendie de voiture en son honneur ; et il conclut page 37 : « Pour qu’il y ait émeute, il faut que le jeune soit un individu de sexe masculin, d’origine belge. Dans le cas de figure où une jeune fille même d’origine belge, est violée et brûlée par de jeunes hommes belges, il n’y a, bien entendu, pas d’émeutes ».
Les autres chapitres enfoncent le clou de sa théorie. Les jeunes mâles belges adulés par leurs mères, grand-mères ou tantes avec une figure paternelle défaillante voire absente, s’enferment dans la toute-puissance du principe de plaisir, rechignent à l’effort, réclament sans entraves leur part de gâteau de la société de consommation et ne supportent les femmes, objets de désir, que soumises. La religion « catholique » et l’injustice sociale leur servent de catalyseurs pour nier l’autre - le nubien, qu’il soit prof, fille, vieux ou patron - et refuser l’intégration à la loi commune. À la première lecture de cette fable où Pierre Jourde s’amuse à brouiller les cartes entre le brave nubien, culpabilisé par son passé colonialiste et mercantile, et l’adolescent belge frustré et relégué dans ses quartiers, je ressentais le mépris de l’auteur vis-à-vis d’une frange de la population française. Je persiste à croire que l’auteur se trompe de cible en focalisant sur les comportements transgressifs des jeunes mâles belges (français de parents originaires du Maghreb ou de l’Afrique) avec la religion et le territoire/cité comme ciments communautaires. S’il est vrai que l’éducation familiale favorisant les garçons crée une survalorisation d’un sexe sur un autre, avec tous les attributs ostentatoires de la virilité au détriment d’une égalité de principe, cette éducation sexiste se rejoue aussi dans les lieux scolaires, dans les médias et chez les politiques. Concernant la religion mise en avant comme un frein à la laïcité, la demande d’aide du gouvernement en 2005 aux Imams pour faire cesser les émeutiers m’a interloquée ! Les discours de Sarkozy sur les valeurs chrétiennes et l’intérêt des curés dans l’éducation me laissent sans voix. Les débats actuels à propos de l’identité nationale titillent la vie privée des citoyens(nes) qui, sans le dire, dévalorisent une religion contre une autre, faisant partie, elle, du patrimoine culturel national. Quand Pierre Jourde reprend, avec ironie, que les jeunes mâles belges se plaignent que l’état nubien ne fait rien pour eux, et cite toutes les aides gratuites dont ils profitent, il nous fait croire que ce pays est formidable, démocratique, juste envers tous ses ressortissants.
Pour lui, les jeunes mâles belges s’enferment dans la victimologie avec un « sentiment de relégation géographique ou ethnique, imaginaire ou réel ». Ils compensent leurs frustrations par « la destruction ou en opprimant les plus faibles, ceux qui sont à leur portée immédiate » (page 89), et s’expriment avec la bourrée « puisque la banlieue c’est la bourrée et la bourrée, c’est la banlieue ! (page 97). Pourquoi n’apprécient-ils pas Mozart, Django Reinhardt, Dylan ou Miles Davis pour ne parler que des musiciens cités par l’auteur ? Parce que c’est la culture des dominants, la culture bourgeoise (mots en italique dans le livre). Pierre Jourde a oublié que la création musicale prend racine partout ; et si elle devient un signe de ralliement et de reconnaissance, c’est un fait culturel ; alors pourquoi dénigrer avec force cette forme d’expression d’une catégorie de jeunes ?
À travers son réquisitoire, Pierre Jourde dénigre les jeunes mâles belges, les nubiens qui se gargarisent de la violence symbolique, le système judiciaire laxiste, l’enseignement scolaire défaillant dans l’exigence des apprentissages et le respect du savoir des profs, etc. Désormais, l’auteur doit se réjouir du changement opéré dans toutes les strates sociétales. La sécurité, l’autorité, la laïcité se déclinent à chaque coin de rue. Les jeunes mâles belges nubiens par le droit du sol n’ont qu’une alternative : partir ou s’intégrer. Que veulent-ils donc ? Gagner de l’argent d’une façon licite ou illicite, rouler en voiture rutilante, acheter une maison avec une gentille femme dedans, épater leurs potes avec des accessoires « bling bling » : somme toute, un rêve nubien mâle standard.
Brigitte Dujardin
A lire également sur Arès :
La chronique sur 40 ans de rentrée littéraire (textes de Pierre Jourde et photographies de Ulf Andersen)
Les chroniques sur Le Jourde & Naulleau. Précis de littérature du XXIe siècle et Petit déjeuner chez Tyrannie/Le crétinisme alpin de Pierre Jourde et Eric Naulleau
La chronique sur La psychose française de Mehdi Belhaj Kacem
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Serge Portelli
Le sarkozysme sans Sarkozy de Serge Portelli (Grasset, 2009)
Si certain(e)s pensent que les cinq années de la présidence de Sarkozy resteront un mauvais canular, l’essai de Serge Portelli démontre le contraire. Le sarkozisme délite notre pensée, ramollit notre vigilance et nous habitue à l’emprise d’un pouvoir omniprésent sur nos libertés et celles des autres. L’idéologie sarkozienne repose sur quatre piliers : une société sans risques, le culte de la peur, la réduction de la complexité et l’ordre chiffré des hommes marchandises. Au-delà des discours fumeux et paradoxaux du président, une nouvelle société se construit sur la tolérance zéro au niveau de la délinquance – à l’exception de celle des cols blancs -, les gardes à vue intempestives - augmentation de 34500 par an entre 2001 et 2008 -, l’utilisation systématique des peines planchers et le fichage obsessionnel.
Serge Portelli analyse aussi la mainmise de Sarkozy sur la presse écrite grâce à ses amis et sur l’audiovisuel public depuis la loi du 23 juillet 2008 lui donnant le pouvoir de nommer « les favoris du prince ». Si Serge Halimi dans Les nouveaux chiens de garde (1997) avait déjà dénoncé les accointances entre les grands groupes industriels et la presse muselant la plupart des journalistes, aujourd’hui c’est l’autocensure des intéressés eux-mêmes qui ne se rendent plus vraiment compte de leur soumission. Comment exercer son esprit critique si nous sommes conditionnés à des doses quotidiennes de rappel à l’ordre qui vont dans le sens du poil du « politiquement correct » ?
Ce qui m’a le plus interpellé dans cet ouvrage, ce sont les retombées du changement de système judiciaire entrepris sous l’ère sarkoziste au mépris de la déclaration des droits humains de 1948. Le chapitre III sur l’État-Limite fait froid dans le dos. La définition de l’État-limite, « c’est cette situation intermédiaire où nous ne sommes ni dans la démocratie ordinaire, ni dans la dictature, mais où l’on trouve tous les ferments d’un basculement possible » (page 141/142). Le principe de précaution s’est substitué à la présomption d’innocence au nom de la sécurité. Il s’exerce à l’hôpital psychiatrique comme dans les espaces publics et favorise la catégorisation des êtres humains en vertu de leur dangerosité avérée ou potentielle. L’emprisonnement reste le graal du sarkozisme et le « tout sécuritaire » a gagné les procureurs, puisque ce sont les peines planchers appliquées qui sont à l’origine de la surpopulation pénitentiaire. Ce principe de précaution concerne aussi la politique forcenée de reconduites à la frontières des immigrants : la suspicion à leur égard autorise le/la citoyen/ne lambda à la délation en toute légalité parce qu’ils sont assimilés aux délinquants.
En lisant Le sarkozysme sans Sarkozy, j’ai réalisé à quel point l’asservissement fait partie d’une politique systématique visant à engourdir les esprits. Je comprends mieux les rouages de ce système maniant les circulaires, les décrets à tout va pour transgresser les lois, limoger les impénitents, mettre en exergue la victimologie. Une seule recommandation : refuser l’habitude qui, d’après Etienne de La Boétie, est « la première raison de la servitude volontaire » (page 252).
Brigitte Dujardin
A lire également sur Arès :
La chronique sur Le président des riches de Michel Pinçon et Monique Pinçon-Charlot
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Alain Soral
Encore Alain Soral Comprendre l’empire de Alain Soral (Éditions Blanche, 2011)
Si je compare tous les essais qui se rattachent peu ou prou au courant qualifié euphémiquement de « droite nationale », le nouvel livre de Alain Soral appartient sans conteste aux chefs-d’œuvre du genre. Je dois même avouer que celui-ci me semble bien supérieur à l’ouvrage de Jean Robin, La nouvelle extrême droite (2010), lequel m’avait, pourtant, étonné par ses qualités à la fois littéraires et intellectuelles. Certes, Comprendre l’empire est surtout un pamphlet qui n’évite point les généralisations abusives, et qui ne correspond guère, par conséquent, à une recherche scientifique ou épistémologique de la vérité. Tous ceux qui connaissent l’œuvre de Soral en sont toutefois persuadés : l’auteur de La vie d’un vaurien (2001), Misères du désir (2004) ou Chute ! (2006) demeure une individualité qui, à force de refus de toute compromission, mérite amplement son succès auprès d’un lectorat fidèle.
Bien sûr, la vision du monde de Soral ne peut que me déplaire ; d’autant que son adhésion temporaire au front national, tout comme son soutien à Dieudonné, se retrouvent dans les idées professés par le même Soral dans son dernier essai. Il est ainsi question d’un complot judéo-maçonnique à l’échelle mondiale, complot soutenu également par la banque et diverses organisations internationales au détriment du peuple. Si ledit complot judéo-maçonnique n’a rien d’une nouveauté, les attaques portées contre la Banque en tant qu’organisme de domination des populations nationales apparaissent plutôt en phase avec l’actualité, soit la crise économique survenue depuis 2007. En résumé, Soral simplifie une situation économique et sociale autrement plus complexe que celle, donc, décrite par son livre.
Il s’agit plutôt d’un véritable conflit des idées ; dans le sens qu’aujourd’hui la pensée « néo-libérale » triomphe dans toutes les décisions qui sont prises par les gouvernements et par les organes institutionnels telles que le FMI, l’OMC,… La situation actuelle en France et dans la plupart des pays du monde s’explique par une volonté de déréglementation totale de l’économie et le refus de toute mesure de type étatique qui aurait, pour conséquence, de limiter la liberté individuelle, mais, plus prosaïquement, d’empêcher l’essor de l’égoïsme comme unique logique pour « équilibrer » les prix et le marché. Car, comme l’avait bien vu l’économiste américain John Kenneth Galbraith, une telle idéologie dont la bible pourrait être Capitalisme et liberté (1962) de Milton Friedman, s’appuie essentiellement sur des intérêts qui cherchent a tout prix à se maintenir en place, et même au détriment de l’intérêt général.
Pour revenir au livre de Soral, ce dernier est beaucoup plus convaincant lorsqu’il s’attaque à l’entreprise de manipulation intellectuelle orchestrée par les Alain Finkielkraut et BHL. Même si, encore une fois, il se trompe en mettant l’accent sur l’origine juive de ces intellectuels ; sans comprendre que le changement de politique internationale a été principalement voulu par Nicolas Sarkozy concernant la question du conflit israélo-palestinien, ou encore le retour de la France dans le giron de l’OTAN. Encore une fois, j’apprécie davantage chez Soral la critique du système dominé par des représentants politiques tendant à former une « oligarchie » en raison de la faiblesse de ces derniers face aux intérêts ou influences de toutes sortes. Le paysage politique — au niveau international comme au niveau national — ne se limite pas, cependant (et comme paraît le croire Alain Soral), à une dialectique gauche/droite ; sans oublier l’idéal fantasmatique d’une troisième voie déjà souhaitée par les intellectuels non-conformistes des années 1930. En résumé, Soral a beau être un brillant essayiste : son talent ne lui permet pas de se défaire d’une certaine habitude de grossir la réalité au point de construire parfois des mythes — plutôt adaptés aux foules si je me réfère à Al-Fârâbî (voir son livre intitulé De l’obtention du bonheur).
Thomas Dreneau
A lire également sur Arès :
Les chroniques sur Misères du désir, Chute !, Sociologie du dragueur, La vie d'un vaurien et Socrate à Saint-Tropez de Alain Soral
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