Peggy Sastre
En finir avec le féminisme? Ex utero de Peggy Sastre (La Musardine, 2009)
Peggy Sastre est une jeune essayiste de 28 ans qui vient de faire paraître un livre à tous points de vue remarquable. Il s’agit de cet ouvrage intitulé Ex utero, petit livre qui remet en cause, comme son sous-titre l’indique (Pour en finir avec le féminisme), le féminisme. Avec Génie divin (2001), Guillaume Dustan avait lui-même, sans le vouloir, critiqué le féminisme, c’est-à-dire le point de vue essentiellement culturel de la différence sexuelle. Mais il faut attendre le travail plus récent de Erik Rémès lequel, dans son Sexe guide (2004), opte pour une pansexualité qui s’oppose aux schémas classiques tels que féminin/masculin, actif/passif, etc. Ou encore l’autobiographie de l’ex-actrice porno Coralie Trinh Thi, La voie humide (2007), bouquin salué justement par Marie-Hélène Bourcier dans Ex utero, puisque celui-ci tend à démontrer la possibilité de vivre une sexualité épanouie au-delà des principes judéo-chrétiens qui persistent dans un Occident pourtant de plus en plus laïcisé.
En résumé, le livre de Peggy Sastre s’inscrit dans une vision plus contemporaine de la sexualité ; cependant que l’auteure tend à inscrire sa réflexion à partir d’un fondement biologique. D’où l’originalité de sa démarche, même si Peggy Sastre semble parfois tomber dans le même excès que les féministes institutionnelles. En effet, tandis que ces dernières s’appuient dans leur démarche sur la vieille différence sexuelle entre l’homme et la femme qui serait née surtout en raison des présupposés culturels adoptés pendant des milliers d’années par des communautés où dominaient en particulier les hommes, Peggy Sastre, quant à elle, a cette tendance un peu maladroite à substituer le tout biologique à ce postulat qui veut, comme le dit l’adage forgé par Simone de Beauvoir, que l’on ne naisse pas femme, mais qu’on le devienne. L’essayiste a beau jeu de prouver le danger de l’option culturelle qui aurait pour conséquence de naturaliser le postulat cher à Louis Rougier dans son livre appelé Le génie de l’Occident (1969), soit la différence de mentalités proprement scandaleuse d’un point de vue intellectuel ou morale. Plus exactement, la situation de la femme dans les pays dominés par l’Islam serait, en fin de compte, quelque chose de tout à fait normal ; du fait que celle-ci n’a d’autre choix que d’accepter sa position de minorité négligeable ou de simple victime. Or, Peggy Sastre, en essayant d’expliquer la raison de la domination séculaire de l’homme sur la femme, choisit l’option extrême inverse qui consiste à naturaliser le comportement humain en le comparant à celui de l’animal, ou encore à accepter que le viol soit un comportement normal de la part de l’être masculin, puisque inscrit définitivement dans ses gènes (on peut, bien sûr, répondre à Peggy Sastre que expliquer le viol comme une volonté délibérée de choisir un partenaire sexuel adapté pour la procréation et, par conséquent, pour la continuité de sa propre descendance, peut être infirmée par cet autre argument qui reconnaît plus prosaïquement l’attrait féminin au moment de la post-puberté que lors de la ménopause). Peggy Sastre admet tout de même que le viol ne peut se justifier ainsi. Pourtant, en cherchant à le comprendre par la théorie sociobiologiste de l’évolution, elle donne le champ libre à un vieux vulgarisateur des théories de E.O. Wilson, Yves Christen (voir en particulier son livre — L’heure de la sociobiologie — paru en 1978), ou encore à Alain Soral dans Misères du désir (2004), qui n’ont aucun scrupule à sauter le pas et à reconnaître le caractère naturel des violences sexuelles.
D’autre part, en fondant sa théorie sur la biologie, Peggy Sastre en revient dans le même temps à accepter l’antienne culturelle des féministes traditionnelles, puisqu’elle accepte l’idée que la femme a conquis une certaine autonomie par rapport aux siècles précédents (mise en place du planning familial, législation de l’avortement,…). Mais alors comment expliquer que la femme qui adhérait, tout comme l’homme, « inconsciemment » à l’explication causale de la théorie de l’évolution, puisse désormais, et ce depuis seulement quelques dizaines d’années, penser sa propre sexualité? Bref, si je me reconnais plus ou moins dans l’argumentation de Peggy Sastre, je ne puis être en accord avec elle au sujet du paradigme biologique qui se résume, comme le paradigme culturel, à une essence qui empêche fatalement toute interaction entre plusieurs niveaux d’explications ou de causalités (pour bien comprendre le problème de l’essence née notamment d’une compréhension théologique d’Aristote, nous renvoyons ici le lecteur à l’ouvrage de Julien Freund sur L’essence du politique publié pour la première fois en 1965). De même qu’il est plutôt facile d’obliger le lecteur à se ranger à un point de vue en lui faisant croire qu’il est l’absolue vérité, et que celle-ci est même en nous, dans notre inconscient (cet argumentaire de type freudien n’a, évidemment, aucune valeur si l’on tient au raisonnement épistémologique, et n’a jamais été utilisé sérieusement par les théoriciens de la morale tels que Schlick ou Schopenhauer). Sastre se permet de cette manière de persuader chacun de la véracité de ses propos, et elle tombe même, sans s’en rendre compte, dans l’erreur du jugement kantien qui est celui du « devoir être » (un comble, quand on pense que c’est le reproche principal qu’elle fait aux féministes traditionnelles!).
En conséquence, je ne reproche point à Peggy Sastre ses idées, mais plutôt la logique de son argumentaire qui la place ainsi dans une position difficile face à une critique sérieuse. Comme elle, je récuse la conception culturelle des féministes institutionnelles. Comme elle, je suis favorable à une pansexualité, c’est-à-dire une sexualité libre et correspondant parfaitement à chaque individu. Pourtant, il est impossible de me ranger à sa conception « bio-logique » de la sexualité humaine, parce qu’elle nie la capacité d’intelligence de l’homme et sa force imaginative qui ne peuvent disparaître sous la catégorie étroite d’une théorie de l’évolution mal comprise ou interprétée à partir de présupposés contemporains tels que la sociobiologie. Je ne crois pas à une évolution strictement linéaire de l’humanité, et face à un essai comme Ex utero, j’aurais envie de défendre l’idée d’un relativisme absolu face au danger de l’idéologie.
Enfin, si je trouve intéressant sa conception d’une sexualité de la femme débarrassée de l'inconvénient de la procréation ou de la reproduction, si moi-même, à l’instar de Jean Rostand, je défends l’eugénisme en récusant tout contrôle par des instances bioéthiques conduites par des experts ou des religieux, je reconnais toutefois, et au contraire de Peggy Sastre, la nécessité d’une morale fondée à la fois sur la majorité des êtres humains auxquels seraient confiés le pouvoir de décider et sur une constitution qui protégerait le droit de chacun en ce qui concerne la possibilité de choisir son destin. Donc, il est important de lier la problématique de la sexualité à celle plus générale de l’avenir de l’humanité [créer un utérus artificiel qui permettrait à chaque femme de voir disparaître l’inconvénient de la grossesse pose également la question de l’humanité voulue par tous, soit une humanité débarrassée des maladies héréditaires (eugénisme passif), mais aussi améliorée, puisque mieux adaptée à un environnement extérieur et aux enjeux de demain (eugénisme actif)].
Thomas Dreneau
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