Essais
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Janine Mossuz-Lavau 

Guerre des sexes : Stop ! de Janine Mossuz-Lavau (Flammarion, 2009)

La quatrième de couverture du livre donne le ton : « On n’est pas dans l’indifférence des sexes mais on chausse des bottes de sept lieues pour y parvenir. » Mobilisée depuis des années sur le sujet de l’insubordination des femmes contre les explications biologistes des inégalités de traitement selon le sexe, je me réjouissais d’avance à la lecture de l’essai/pamphlet de madame Mossuz-Lavau spécialiste sur les politiques de la sexualité.

Alors pourquoi un sentiment de frustration m’a accompagné jusqu’à la dernière page ? Trop d’optimisme peut-être sur l’avancée des femmes dans les pays dits développés dans l’échiquier social, professionnel et sexuel ! Trop critique peut-être sur ses consoeurs qui débusquent les rapports sociaux de sexe se manifestant sur les terrains spongieux d’une pseudo-égalité. Trop de raccourcis aussi contre les formes de violences masculines pour déplorer par ailleurs la victimisation généralisée de la gente féminine sous prétexte que des féministes se réfèrent à des textes dépassés sur la domination patriarcale. Qu’est-ce qui me dérange alors dans ce texte ? Je crois que ce sont ses allers et retours entre sa certitude que « l’égalité dans la vie sexuelle va de pair avec l’égalité dans la vie professionnelle et sociale » et la réalité décrite des freins idéologiques, psychologiques et matériels pour y accéder. Les stéréotypes ont la vie dure et Janine Mossuz-Lavau a beau jeu de dénoncer les différentialistes - psychanalystes, philosophes, écrivain(e)s-, l’éducation sexiste renforce la construction sociale du genre féminin/masculin. Elle se moque avec raison de ceux et de celles qui s’effraient que la ressemblance tue le désir, de la revendication de la maternité, des ménagères obsédées par la poussière et des métiers soi-disant désertés par les hommes mais elle ne dit rien des mécanismes qui légitiment les rôles sociaux comme l’a si bien décortiqué Marie Duru-Bellat dans L’école des filles – Quelles formations pour quels rôles sociaux, d’autres encore comme Nicole Mosconi et Claude Zaidman et j’en oublie…. Dommage aussi d’avoir si peu développé les théories queers « assez séduisantes à certains égards » alors que Judith Butler dans Trouble dans le genre, pour un féminisme de la subversion ouvre des perspectives d’identités sexuées multiformes.

Certes madame Mossuz-Lavau,  les humains de la douce France entrevoient d’autres possibles de vie indépendamment de l’assignation à un sexe donné. Certes les femmes travaillent à l’extérieur, procréent, investissent le politique, les médias et les arts et des hommes déposent leur carcan de guerrier. J’en suis comme vous fort aise mais l’histoire prouve aussi les retours du bâton. Les polonaises avec le goupillon en font les frais aujourd’hui pour l’avortement. Alors oui stop à la guerre des sexes  et vive l’indifférenciation si chacun(e) joue des partitions inventives dans des relations égalitaires. Sans être rabat-joie cela reste un vœu pieux compte tenu « des bottes de sept lieues » chaussées par nos politiques, nos médias et nos spécialistes de tous poils qui courent dans le sens inverse des droits acquis pour nous laisser la peau de chagrin.

 

Brigitte Dujardin

 

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Gisèle Halimi 

Ne vous résignez jamais de Gisèle Halimi (Plon, 2009)

Dans cet essai de Gisèle Halimi sur son engagement féministe, le fil rouge traverse les pages autour de la question qui la taraude depuis l’enfance : "Comment être sujet quand on naît femme ?". Gisèle Halimi interpelle sa place de fille dans sa famille tunisienne dans les années 30, refuse l’aliénation d’une grossesse non désirée, s’insurge contre la marchandisation du corps féminin à des fins sexuelles ou du désir d’enfant à tout prix.

Un moyen : Avocate au barreau de Tunis puis au barreau de Paris ! Un objectif : Changer les lois discriminatoires vis-à-vis des femmes! Un combat : Fonder le mouvement féministe Choisir avec, entre autres, Simone de Beauvoir qu’elle admire pour Le deuxième sexe, qu’elle critique pour son comportement au-dessus des émotions sauf dans la passion amoureuse. D’où lui vient cette détermination à se battre contre les préjugés de sexes et de classes ? Elle l’explique par un sentiment de révolte à l’état pur : "Une revendication née du désespoir de ma jeune vie. Plutôt disparaitre que d’accepter cette invisibilité". Bravo Madame Halimi ! Grâce à son insoumission, la vie de millions de femmes a changé et elle a raison de rappeler à la fin de son livre que "le lien entre les libertés, pour que chaque femme accède à sa liberté, s’impose comme une évidence. Le corps- qui m’appartient- pour sortir du servage. L’indépendance économique pour choisir sa vie. La parité politique enfin pour agir en démocratie".

Ne vous résignez jamais se boit comme un élixir vivifiant. En lisant cet essai qui n’est pas un témoignage mais une réflexion sur son engagement féministe, cela me rappelle ce que j’écrivais au tableau quand je m’insurgeais contre le pouvoir des religieuses sur des adolescentes en colère : "De l’audace, toujours de l’audace et encore de l’audace ! (Danton)". Gisèle Halimi en a à revendre et n’hésite pas à contrer la justice, le parlement français et européen pour faire avancer et mettre en avant les lois qui sont les plus avantageuses pour l’égalité entre les sexes. Elle a risqué sa réputation, sa vie quelquefois pour ses convictions et nous les fait partager avec bonheur et frayeur : Elle a osé, elle ! Son livre dérange parce qu’elle renvoie à nos lâchetés et à nos petits arrangements quotidiens. Il faut le lire sans modération quand le corps fatigue, quand la somnolence psychique envahit, quand la peur d’affronter les institutions pour la bonne cause empêche l’action. Sans donner de leçon aux plus jeunes, Gisèle Halimi invite à inventer de nouvelles stratégies féministes pour supprimer l’handicap toujours actuel de naître femme avec les pièges de la sujétion au nom de la nature.

 

Brigitte Dujardin

 

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Pascal Bruckner 

Le paradoxe amoureux de Pascal Bruckner (Grasset, 2009)

Difficile pour moi d’écrire sur cet essai de Pascal Bruckner, je me sens toujours endolorie d’une histoire de couple gâchée au nom de la passion. J’avais cinquante-cinq ans, lui cinquante-deux et en quinze jours, il a plié bagage pour une femme de trente ans. Marié pour la première fois, deux enfants : Il va bien merci pour lui ! Cette histoire vieille de neuf ans m’a empêchée de lire sans affects la réflexion de ce philosophe sur l’amour, l’érotisme, la pornographie, la liberté individuelle à deux, la recherche de l’état de béatitude perpétuel grâce à l’amour « qui nous libère de l’ego ressassant ….et nous en retourne un autre démultiplié, joyeux, qui nous rend fort, capable de grandes choses  » mais aussi sur la séparation « qui évoque les procédures de licenciement des entreprises ». L’intérêt du livre réside dans l’analyse des manifestations et des enjeux du sentiment amoureux dans le contexte actuel après une rétrospective à partir du dix-huitième siècle et du courant libertaire des années 70 que je trouve exagérée - si on changeait de partenaires au nom de la libération sexuelle et grâce à la lutte des femmes, les amours collectifs se cantonnaient à une minorité. Qui chantait : « Il n’y a pas d’amour heureux ! » Pourtant d’après Bruckner chacun(e) revendique le chambardement émotionnel, la jouissance sexuelle et la quête infernale du bon objet qui déçoit, se remplace, lui-même disqualifié comme « une série de feux-follets qui luisent et s’éteignent à leur tour… Ce n’est pas l’anarchie des comportements que nous craignons, c’est la disparition de nos émois. » Le « nous » semble dire que les unes et les autres jouent la même partition égalitaire dans les jeux de séduction réciproque alors que « dans le string de la pétasse, il y a un cœur qui bat », cette surenchère des attributs féminins au risque de prendre des coups au sens propre comme au figuré renvoie à ce consentement des femmes face au dictat du regard masculin : le pendant à l’Empire de la pétasse pouvait aussi être celui de l’Empire des grisonnants chassant avec un portefeuille garni et une situation en vue le cœur de ladite pétasse : désolée, je m’égare, un reste d’amertume sans doute !

Pascal Bruckner décrit les variations du verbe  « aimer » qui vont de l’exclusivité à l’échangisme, de l’abstinence à la fraternité sentimentale. Il critique l’idéologie de l’amour rédempteur prôné par les religions et les révolutions dont nous sommes pétris et qui a réhabilité « la chair au nom du même idéal de fraternité des cœurs et de réciprocité des consciences ». Sans polémiquer sur cette partie qui me paraît réductrice sur la recherche d’humains vers un « individualisme altruiste » comme l’écrivait Albert Camus dans l’homme révolté et qui me rappelle sa thèse équivoque sur la culpabilité/faute dans Le sanglot de l’homme blanc - victime déjà de son héritage judéo-chrétien -, Le paradoxe amoureux nous donne quelques clefs pour comprendre ce besoin vital de vibrer par tous les bouts et par tous les temps parce que « le vrai drame est de cesser un jour et d’aimer et de désirer et de tarir la double source qui nous rattache à l’existence. Le contraire de la libido, ce n’est pas l’abstinence, c’est la fatigue de vivre ». J’en sais quelque chose !

 

Brigitte Dujardin

 
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Peggy Sastre 

En finir avec le féminisme?
Ex utero de Peggy Sastre (La Musardine, 2009)

Peggy Sastre est une jeune essayiste de 28 ans qui vient de faire paraître un livre à tous points de vue remarquable. Il s’agit de cet ouvrage intitulé Ex utero, petit livre qui remet en cause, comme son sous-titre l’indique (Pour en finir avec le féminisme), le féminisme. Avec Génie divin (2001), Guillaume Dustan avait lui-même, sans le vouloir, critiqué le féminisme, c’est-à-dire le point de vue essentiellement culturel de la différence sexuelle. Mais il faut attendre le travail plus récent de Erik Rémès lequel, dans son Sexe guide (2004), opte pour une pansexualité qui s’oppose aux schémas classiques tels que féminin/masculin, actif/passif, etc. Ou encore l’autobiographie de l’ex-actrice porno Coralie Trinh Thi, La voie humide (2007), bouquin salué justement par Marie-Hélène Bourcier dans Ex utero, puisque celui-ci tend à démontrer la possibilité de vivre une sexualité épanouie au-delà des principes judéo-chrétiens qui persistent dans un Occident pourtant de plus en plus laïcisé.

En résumé, le livre de Peggy Sastre s’inscrit dans une vision plus contemporaine de la sexualité ; cependant que l’auteure tend à inscrire sa réflexion à partir d’un fondement biologique. D’où l’originalité de sa démarche, même si Peggy Sastre semble parfois tomber dans le même excès que les féministes institutionnelles. En effet, tandis que ces dernières s’appuient dans leur démarche sur la vieille différence sexuelle entre l’homme et la femme qui serait née surtout en raison des présupposés culturels adoptés pendant des milliers d’années par des communautés où dominaient en particulier les hommes, Peggy Sastre, quant à elle, a cette tendance un peu maladroite à substituer le tout biologique à ce postulat qui veut, comme le dit l’adage forgé par Simone de Beauvoir, que l’on ne naisse pas femme, mais qu’on le devienne. L’essayiste a beau jeu de prouver le danger de l’option culturelle qui aurait pour conséquence de naturaliser le postulat cher à Louis Rougier dans son livre appelé Le génie de l’Occident (1969), soit la différence de mentalités proprement scandaleuse d’un point de vue intellectuel ou morale. Plus exactement, la situation de la femme dans les pays dominés par l’Islam serait, en fin de compte, quelque chose de tout à fait normal ; du fait que celle-ci n’a d’autre choix que d’accepter sa position de minorité négligeable ou de simple victime. Or, Peggy Sastre, en essayant d’expliquer la raison de la domination séculaire de l’homme sur la femme, choisit l’option extrême inverse qui consiste à naturaliser le comportement humain en le comparant à celui de l’animal, ou encore à accepter que le viol soit un comportement normal de la part de l’être masculin, puisque inscrit définitivement dans ses gènes (on peut, bien sûr, répondre à Peggy Sastre que expliquer le viol comme une volonté délibérée de choisir un partenaire sexuel adapté pour la procréation et, par conséquent, pour la continuité de sa propre descendance, peut être infirmée par cet autre argument qui reconnaît plus prosaïquement l’attrait féminin au moment de la post-puberté que lors de la ménopause). Peggy Sastre admet tout de même que le viol ne peut se justifier ainsi. Pourtant, en cherchant à le comprendre par la théorie sociobiologiste de l’évolution, elle donne le champ libre à un vieux vulgarisateur des théories de E.O. Wilson, Yves Christen (voir en particulier son livre — L’heure de la sociobiologie — paru en 1978), ou encore à Alain Soral dans Misères du désir (2004), qui n’ont aucun scrupule à sauter le pas et à reconnaître le caractère naturel des violences sexuelles.

D’autre part, en fondant sa théorie sur la biologie, Peggy Sastre en revient dans le même temps à accepter l’antienne culturelle des féministes traditionnelles, puisqu’elle accepte l’idée que la femme a conquis une certaine autonomie par rapport aux siècles précédents (mise en place du planning familial, législation de l’avortement,…). Mais alors comment expliquer que la femme qui adhérait, tout comme l’homme, « inconsciemment » à l’explication causale de la théorie de l’évolution, puisse désormais, et ce depuis seulement quelques dizaines d’années, penser sa propre sexualité? Bref, si je me reconnais plus ou moins dans l’argumentation de Peggy Sastre, je ne puis être en accord avec elle au sujet du paradigme biologique qui se résume, comme le paradigme culturel, à une essence qui empêche fatalement toute interaction entre plusieurs niveaux d’explications ou de causalités (pour bien comprendre le problème de l’essence née notamment d’une compréhension théologique d’Aristote, nous renvoyons ici le lecteur à l’ouvrage de Julien Freund sur L’essence du politique publié pour la première fois en 1965). De même qu’il est plutôt facile d’obliger le lecteur à se ranger à un point de vue en lui faisant croire qu’il est l’absolue vérité, et que celle-ci est même en nous, dans notre inconscient (cet argumentaire de type freudien n’a, évidemment, aucune valeur si l’on tient au raisonnement épistémologique, et n’a jamais été utilisé sérieusement par les théoriciens de la morale tels que Schlick ou Schopenhauer). Sastre se permet de cette manière de persuader chacun de la véracité de ses propos, et elle tombe même, sans s’en rendre compte, dans l’erreur du jugement kantien qui est celui du « devoir être » (un comble, quand on pense que c’est le reproche principal qu’elle fait aux féministes traditionnelles!).

En conséquence, je ne reproche point à Peggy Sastre ses idées, mais plutôt la logique de son argumentaire qui la place ainsi dans une position difficile face à une critique sérieuse. Comme elle, je récuse la conception culturelle des féministes institutionnelles. Comme elle, je suis favorable à une pansexualité, c’est-à-dire une sexualité libre et correspondant parfaitement à chaque individu. Pourtant, il est impossible de me ranger à sa conception « bio-logique » de la sexualité humaine, parce qu’elle nie la capacité d’intelligence de l’homme et sa force imaginative qui ne peuvent disparaître sous la catégorie étroite d’une théorie de l’évolution mal comprise ou interprétée à partir de présupposés contemporains tels que la sociobiologie. Je ne crois pas à une évolution strictement linéaire de l’humanité, et face à un essai comme Ex utero, j’aurais envie de défendre l’idée d’un relativisme absolu face au danger de l’idéologie.

Enfin, si je trouve intéressant sa conception d’une sexualité de la femme débarrassée de l'inconvénient de la procréation ou de la reproduction, si moi-même, à l’instar de Jean Rostand, je défends l’eugénisme en récusant tout contrôle par des instances bioéthiques conduites par des experts ou des religieux, je reconnais toutefois, et au contraire de Peggy Sastre, la nécessité d’une morale fondée à la fois sur la majorité des êtres humains auxquels seraient confiés le pouvoir de décider et sur une constitution qui protégerait le droit de chacun en ce qui concerne la possibilité de choisir son destin. Donc, il est important de lier la problématique de la sexualité à celle plus générale de l’avenir de l’humanité [créer un utérus artificiel qui permettrait à chaque femme de voir disparaître l’inconvénient de la grossesse pose également la question de l’humanité voulue par tous, soit une humanité débarrassée des maladies héréditaires (eugénisme passif), mais aussi améliorée, puisque mieux adaptée à un environnement extérieur et aux enjeux de demain (eugénisme actif)].

 

Thomas Dreneau

 

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