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Simon Liberati
Mansfield (et le diable) Jayne Mansfield 1967 de Simon Liberati (Grasset, 2011)
Pourquoi cet intérêt de l’écrivain français Simon Liberati pour la movie star Jayne Mansfield? Pourquoi cet attrait pour une femme promise à la déchéance de son image de célébrité… jusqu’à cette mort accidentelle, le 29 juin 1967? Parce que la personnalité de Jayne Mansfield résume toute la problématique morale de l’auteur. Mieux : Simon Liberati, aussi bien qu’il évite d’évoquer le déclin, au contraire de son premier roman intitulé Anthologie des apparitions (2004), refuse d’afficher par trop la « moralité de l’histoire ».
Encore explicite dans son deuxième livre, Nada exist (2007), celle-ci est, en fin de compte, sous-entendue par Liberati à partir de quelques détails ; lesquels ne peuvent échapper au lecteur attentif ou connaisseur de ses premiers ouvrages. Il y a, tout d’abord, ce médaillon de son amant juif, Sam Brody, à la place de celui offert par le gourou luciférien Anton LaVey. Ou encore l’ironie du cliché représentant Mansfield avec le même LaVey dans une scène typique d’un film d’horreur de série Z. Mais surtout le personnage de Mansfield suffit à éloigner le mal par cette fuite en avant qui refuse autant la vacuité d’un présent sous les projecteurs, sans oublier la misère d’une vie quotidienne caractérisée par une faillite à la fois physique et morale, que la perte de repères inhérente à cette existence sans but.
En résumé, l’accident qui coûta la vie à Mansfield, à son amant, ainsi qu’au jeune conducteur emporté un tant soit peu dans cette furie de débauche, est la rédemption d’une femme en elle-même supérieure et par son intelligence et par sa sensibilité. Pour sortir Mansfield de sa situation de star déchue, il fallait une plume telle que celle de Liberati conscient de la médiocrité de l’existence, mais également des êtres humains en proie tous les jours face à ce réel malsain, vulgaire, abominable. Tout personnage principal dans les romans de Liberati est contraint de connaître le fond de l’abîme, la boue ; s’il veut pouvoir se relever — même dans la mort, si j’en reviens à la brune à perruque blonde, Mansfield.
D’ailleurs, si Liberati n’a guère l’ambition de dresser un panorama exhaustif du milieu du cinéma hollywoodien en cette moitié des années 1960, certains épisodes, comme celui de la fausse invitation de Mansfield lors d’un festival, suffisent pour caractériser fondamentalement une fin qui frappe aussi bien Mansfield que tout un monde. Non pas que l’écrivain éprouve un quelconque plaisir à décrire une foule de bélîtres ou pauvres hères, mais, par l’exemple caricatural de Mansfield, il démontre le besoin d’accepter un « destin » qui correspond, ici, à ce désir existentiel de l’art.
D’autre part, l’arrière-plan des fantômes entourant Mansfield est, au mieux, une volonté de contaminer le roman, tout comme le lecteur, et, si j’ose dire, l’écrivain, afin d’élever son « héroïne » au pinacle — symbolisant, en conséquence, un appel à la sainteté ou à la prière…
Thomas Dreneau
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Stefan Zweig
La pitié dangereuse de Stefan Zweig (Grasset, 2002)
Ce roman édité par Grasset & Fasquelle en 1939 raconte l’histoire, à la veille de la première guerre mondiale, d’Anton Hofmiller, un jeune officier pauvre de cavalerie dans une ville de garnison autrichienne. Écrit à la première personne, l’auteur nous fait ressentir la naïveté et l’inconscience d’un homme réparant une maladresse à l’égard d’une jeune fille handicapée riche et surprotégée par son père. Submergé par la pitié, il cumule les visites auprès d’Edith et découvre avec horreur qu’elle se consume de passion pour lui. Incapable d’éprouver l’amour, il fuit la situation qu’il a provoquée, mais la culpabilité le taraude et, malgré sa bravoure dans les faits d’arme pendant la guerre des tranchées, il « sait qu’aucune faute n’est oubliée tant que la conscience se souvient » (page 382). Empêtré dans des émotions qui le dépassent, heureux de se sentir utile, notre héros s’investit d’un rôle de bienfaiteur, jusqu’à l’aveu amoureux de l’adolescente où il tente de faire marche arrière. Cette « étude de cas », Stefan Zweig la décortique et crée une connivence entre soi et ce jeune homme paré des meilleures intentions face à la souffrance d’autrui.
La pitié dangereuse interpelle sur une émotion communément éprouvée malgré notre ambivalence à son égard et les malentendus qu’elle occasionne pour s’en défaire. « Il y a deux sortes de pitié. L’une molle, sentimentale qui n’est en réalité que l’impatience du cœur de se débarrasser le plus vite possible de la pénible émotion qui vous étreint devant la souffrance d’autrui, qui n’est pas du tout de la compassion, mais un mouvement instinctif de défense de l’âme contre la souffrance étrangère. Et l’autre, la seule qui compte, la pitié non sentimentale mais créatrice, qui sait ce qu’elle veut et est décidée à tenir avec persévérance jusqu’à l’extrême limite des forces humaines. Ce n’est que quand on va jusqu’au bout, quand on a la patience d’y aller qu’on peut venir en aide aux autres » (page 201/202). Si la première provoque une jouissance narcissique mais reste insupportable pour celui ou celle qui la reçoit, la deuxième fait peur dans l’engagement qu’elle mobilise et initie au combat pour que chacun/chacune garde son intégrité. Stefan Zweig s’exile pour fuir le nazisme. Il s’est suicidé avec sa femme en 1942, laissant ce message à ses amis : « puissent-ils voir l’aurore après la longue nuit. Moi, je suis trop impatient, je pars avant eux » (préface).
En Allemagne, les handicapés, les juifs, les tziganes et les opposants au régime hitlérien voués à la mort par balles, gaz ou mauvais traitements dans les camps ne suscitèrent guère de la pitié, ni sentimentale, ni combative, juste de l’indifférence vis-à-vis des victimes. Aujourd’hui, des catégories de la population en France sont niées, maltraitées, désignées comme boucs émissaires. Quelle sorte de pitié m’anime pour soulager la souffrance humaine rencontrée dans la rue, sur mon palier ou derrière un guichet administratif? Cette émotion « honteuse » peut-elle se transformer en une démarche active et politique? Les états d’âme d’Anton Hofmiller, tout au long du roman, me font craindre le pire.
Brigitte Dujardin
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Henri Rochefort
Rochefort contre Napoléon III La lanterne de Henri Rochefort (Jean-Jacques Pauvert éditeur, 1966)
Certes, il est difficile de parler de combat mené contre la personne et le régime de l’empereur Napoléon III ; sans songer aux si fameux, si célèbres Châtiments (1853) de Victor Hugo. La postérité a oublié un autre pamphlétaire lequel a, pourtant, connu son heure de gloire en raison de ses banderilles jetées sur le second empire, je veux parler de Henri Rochefort (1830-1913). Outre que ledit Rochefort n’avait bien évidemment pas le talent de Hugo, la raison de cet oubli provient de la dérive nationaliste d’un homme qui, après la commune, s’est rangé dans le camp du général Boulanger, puis, plus tard, dans celui des antidreyfusards. Léon Daudet, vers la fin de sa vie, fut bien l’un des rares à saluer encore ce journaliste dans son livre intitulé Sauveteurs et incendiaires (1941) ; et, d’ailleurs, cet hommage venant de l’un des membres les plus influents de l’Action française prouvait que l’homme n’était guère devenu fréquentable.
Ce recueil d’articles tend, par conséquent, à réhabiliter Rochefort ; d’autant que Jean-Jacques Pauvert, éditeur connu pour sa liberté et sa capacité à générer le scandale (je pense notamment à la réédition par ses soins, et sous le titre de Mémoires d’un fasciste, du livre de Lucien Rebatet, Les décombres), n’insiste toutefois que sur une période de sa vie, soit — encore une fois — celle de ses articles dirigées contre le gouvernement impérial.
Les chroniques données à divers journaux, puis, à sa propre brochure connue sous le nom de « La lanterne », démontrent que le style du pamphlétaire fait essentiellement le lien entre les écrits de Paul-Louis Courier et l’œuvre journalistique de Laurent Tailhade et de Léon Daudet. Soumis à la censure, Rochefort use de ses qualités de vaudevilliste (comme son père, il a beaucoup travaillé pour le théâtre) et autres moyens détournés afin de critiquer au mieux le pouvoir accusé de corruption, ou encore d’incompétence. Il se rapproche de Courier par cette faculté de l’imagination plus propre à railler ses adversaires qu’à les traîner dans la boue. Paradoxalement, il se rapproche aussi de la presse libre de la troisième république par le biais de certaines attaques qui rappellent, parfois, les propos injurieux tenus par nombre de journalistes jusqu’à la fin de la seconde guerre mondiale.
Bien entendu, Rochefort n’a rien d’un penseur puissant comme Léon Bloy, mais, outre le combat politique pour lequel il semble né, il est un homme de souvenirs qui a, en effet, aussi bien connu les coulisses de la scène, les salles de rédaction, que le bagne en tant que combattant malheureux de la commune de Paris. Car, toujours dans le but de laver Rochefort de ses péchés de journaliste sur le tard, La lanterne se termine sur cette évocation implicite d’un passé ô combien riche d’événements. Même si je suis persuadé que ce dernier livre appartient à une étape obligeant chacun, désormais, à découvrir un auteur — qui a eu le tempérament de défendre jusqu’au bout ses opinions, aussi contestables soient-elles.
Thomas Dreneau
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James Noël
La rage Kana Sutra de James Noël (Vents d’ailleurs, 2011)
Le travail de critique est rarement un plaisir ; puisque, même lorsque ce dernier reconnaît une voix, il n’est pas certain que celle-ci puisse répondre tout à fait à son for intérieur. Par conséquent, bien que le critique tend à exprimer toute la satisfaction qu’il a éprouvée à la lecture d’une œuvre de fiction ou d’un roman, cette satisfaction cache parfois un ennui, et même un regret. Car le critique, à l’instar du lecteur narcissique, se cherche désespérément. Son désir le plus fort est de trouver un ami, c’est-à-dire un écrivain qui lui donne l’impression de parler littéralement à sa place, ou plutôt de communiquer avec lui.
Dans le panthéon personnel de votre serviteur, James Noël pourrait bien faire partie de cette catégorie qui, en conséquence, sied autant à l’individu proprement dit. Avec ce Kana Sutra, j’ai l’impression que l’auteur, Noël, m’adresse véritablement la parole. Certaines pages, notamment la prose de « Toutes ces villes qui se trompent de trottoirs », me rappellent des lectures antérieures et jouissives comme celle de Pogrom (2005), le roman de l’écrivain français Éric Bénier-Bürckel. Noël a, en effet, la rage de s’exprimer, d’affirmer ce goût littéraire de la phrase crachée au bord du gouffre, soit entre l’esprit tourmenté et la bouche ouverte en un cri.
Écrivain, poète, il martèle la tête de chacun pour que ce chacun ressente par l’écriture même la douleur humaine. Non pas que Noël s’enferme dans l’autisme de l’être agressif ou fol, mais toute construction, toute réalisation, bref, toute création nécessite une brusque volonté d’agir corporellement. Oui, Noël fait sans conteste songer aux êtres levés et qui réclament aussi bien la vie que la mort. Rien de plus désespérant pour lui que la compassion hypocrite de ses congénères qui pleurent pour les Haïtiens victimes d’un tremblement de terre, tout en présentant vulgairement leurs figures ou trognes de voyeurs. Cela, Ananda Devi, la préfacière (« Cartographie de la tristesse amoureuse »), l’a bien compris. Elle l’a si bien compris que chaque citation de Kana Sutra est judicieuse ; tellement l’auteur né à Haïti sait inscrire chaque mot dans le cerveau de celui ou de celle qui sait vraiment lire…
En résumé, il y a de la violence chez Noël, une virulence sexuelle non point tournée vers lui-même, mais vers le canal somptueux de l’art. Tout mot, toute phrase donnent le sentiment de ce désir volontaire de labourer le discours pour mieux faire transparaître sa richesse cachée. D’où cette emphase synonyme de liberté voulue, et qui provoque l’interrogation dernière quant à l’impossibilité de l’être humain d’accepter la résignation, ou encore, l’échec laborieux.
Thomas Dreneau
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