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Constance Meyer
La jeune fille et Gainsbourg de Constance Meyer (l’Archipel, 2010)
Après lecture du beau portrait de Libération*, paru le 11 octobre dernier, on était curieux de découvrir ce livre : la « dernière amoureuse » de Serge Gainsbourg y était dépeinte en fille touchante, loin de la paire sexy-fatale Birkin/Bambou… susceptible, sans doute, de révéler une facette plus tendre de l’esthète pervers à éternelle barbe de trois jours. Surtout, à travers son livre-témoignage, on espérait découvrir un regard sur le travail artistique « vu de l’intérieur », les affres de sa création par le petit trou de la serrure… permettant de nuancer, d’améliorer peut-être, l’avis négatif que l’on avait sur ses dernières années – 85 à 91, aux alentours de l’album You’re Under Arrest, contemporain de l’amourette avec cette lolita de 16 ans.
Las, au fil des 130 pages (écrites assez gros), Constance Meyer ne fait pas preuve d’une grande acuité de vision, c’est le moins qu’on puisse dire. Au-delà de quelques anecdotes touchantes sur le mode de vie de Gainsbarre – toujours très cool, galvanisé par la jeunesse autour de lui et notamment ces « pisseuses » qui le gardent toujours vert – on n’y apprend rien de bien crucial sur l’artiste. Le regard de Constance Meyer, malgré la proximité, demeure celui de l’admiratrice qu’elle était à 15 ans, sans que leur aventure ait élargi le moins du monde la perception qu’elle se faisait de son art – qu’il soit mineur ou pas. Les considérations sur la chanson sont celles d’une fan transie lambda, énonçant des propos (petit) bateau sur le génie de Gainsbourg, dans une langue trahissant un reste d’enfance mal digéré (rien de pire que ces gens qui, voulant évoquer la candeur de l’adolescence, écrivent à 40 ans comme ils pensaient à 16).
Sur le mode anecdotique, on revit depuis la coulisse certains non-événements des dernières années (le « I want to fuck her » adressé à cette pauvre Whitney Houston), on croise la fifille Charlotte (qui a l’air aussi sympa que dans ses films), navigue de la rue de Verneuil à des studios ou coulisses d’émissions au petit bonheur la chance, sans chronologie ni cohérence, et donc sans grand intérêt documentaire. Constance Meyer essaye parfois de se mesurer au maître : après avoir reproduit quelques jolis vers (très brefs) gribouillés par son amoureux, elle expose (sur des pages et des pages) ses propres tentatives poétiques… Le résultat, tout sincère qu’il soit, n’est pas probant. On est déçu que l’auteur, malgré l’influence de ce Pygmalion expert en prosodie et textes « chiadés », s’en tire aussi mal : artistiquement, le style Meyer frôle le scolaire, écrit dans un présent trop simple (sous couvert de garder le souvenir vivace… ou par peur de la concordance des temps ?), pour ne pas être paresseux.
Autre énorme ratage : la différence d’âge (16 ans pour elle, 60 pour lui) avait ce je ne sais quoi de nabokovien, typique des obsessions de l’homme à tête de chou, qui aurait dû rendre cette histoire passionnante. Constance Meyer analyse l’influence que cette amourette a pu avoir sur elle – mais omet soigneusement de mettre en perspective avec la vie et l’œuvre de Gainsbourg, ses personnages de nymphettes (Melody, Marylou, Samantha, etc.). Ecrire qu’il « aime les lolitas parce que ça lui rappelle sa jeunesse » revient à enfoncer une porte ouverte ! A notre époque où le soupçon pédophile généralisé a rendu dangereux ce type de flirt « contre-nature », il aurait été intéressant de prendre position (pour), clamer haut et fort ce qu’il pouvait avoir d’excitant – notamment dans la façon d’appréhender son propre corps, sa sexualité. Las, son point de vue ne réussit à être ni éclairant ni subversif : il évacue chastement ce thème de l’amour au-delà de l’âge, ne se pose aucune question qui fâche (laisserait-elle aujourd’hui sa fille coucher avec un vieux chanteur ?), ne proclame aucun credo de liberté sexuelle. Constance Meyer, fille de la bourgeoisie, a vécu, dans sa bulle, une aventure avec un vieux chanteur embourgeoisé (malgré sa dégaine de faux clodo), présenté pendant tout le livre comme un bon copain papa poule – sans la moindre nuance ambiguë ! Elle est incapable de mettre son histoire en perspective avec la figure cruciale (dans l’art en général, et notre société en particulier) de la lolita.
Le livre, on l’aura compris, ne présente donc qu’un intérêt très limité : le propos de Constance Meyer s’avère bien mieux résumé (et supportable) sur un portrait people, dans Libé, que dans les 130 pages fastidieuses (bien qu’écrites très gros) de ce pensum bébé cadum. Seul élément à sauver : la couverture. Constance Meyer travaille actuellement à des patchworks photographiques ; celui illustrant le livre reprend quelques clichés-phares de la mythologie Gainsbourg à Paris (plaques de la Rue de Verneuil, dessin au pochoir face à l’hôtel particulier, tags et graffitis en hommage à l’artiste), et s’avère assez réussi. Pour le coup, on se dit qu’elle est plus douée pour les arts visuels que l’écriture… et devrait poursuivre dans cette voie, plutôt qu’encombrer encore les rayonnages de librairies.
Nicolas Brulebois
* Le portait de Constance Meyer dans le Libération du 11 octobre 2010, joliment titré Exquis ex-kiss, était signé Ondine Millot.
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Christian Eudeline
Journalisme et vulgarisation Hard rock de Christian Eudeline (Hors Collection, 2007)
J’attendais mieux de la part d’un essai qui se présentait comme le premier ouvrage général sur un genre souvent mal vu des amoureux du rock, c’est-à-dire le hard. Non seulement Christian Eudeline ne semble pas avoir réfléchi en ce qui concerne la composition de ce livre (Eudeline accumule ainsi les groupes décrits dans l’ordre chronologique), mais il adopte surtout un style qui rappelle beaucoup trop le journalisme propre aux magazines.
Ce qui signifie que les approximations et les erreurs sont courantes dans cet ouvrage ; sans parler du fait que, contrairement à Jérôme Alberola, auteur d’un livre sérieux sur un autre genre musical considéré, lui, comme difficile d’accès, le rock progressif, il se contente de rappeler les chiffres de vente des albums des principales formations du hard et de relater les histoires de dépendance à l’alcool et aux drogues. Ce livre apparaît donc à première vue comme daté, puisque Eudeline rappelle succinctement l’intérêt de certains disques sans entrer dans les détails. D’autre part, il n’est nullement question pour l’auteur de faire le lien avec les différents courants musicaux tels que le glam, le rock prog, etc. Christian Eudeline préfère définir le hard comme un style qui touche directement l’oreille par sa puissance et sa sauvagerie. Il nous donne, par conséquent, une vision simpliste du hard rock qui entre en contradiction avec les développements, tout au long de cet ouvrage, sur les divers groupes qui ont fait le succès public du metal.
Enfin, outre l’imagerie souvent provocatrice du hard rock qui aurait sans doute mérité un chapitre à part (les photographies qui illustrent ce livre sont là pour en témoigner), il apparaît que cet essai de vulgarisation, s’il rappelle les racines et les sources de ce dernier, n’est guère — encore une fois — tourné vers l’avenir ; tant les décennies des années 1990 et 2000 sont, malheureusement, sacrifiées. Je ne parle même pas des oublis lamentables dont fait preuve Christian Eudeline ; et que tout connaisseur du Thrash, du speed ou encore du black metal peut sans aucun doute remarquer.
Enfin, si le grunge, à l’instar du punk dans les années 1970, a sonné le glas d’un metal dominé par des morceaux démonstratifs à l’extrême et marqué par le vieillissement de groupes triomphant au cours de la décennie 1980, n’en est-il pas moins un renouvellement du hard rock en raison du rôle de formations telles que Pearl Jam, et surtout Soungarden? Le livre intitulé Hard rock de Eudeline ne permet point de répondre à cette question, et, en fin de compte, à l’ensemble de celles qu’est en droit de se poser tout spécialiste ou simple auditeur de disques de heavy metal.
Thomas Dreneau
A lire également sur Arès :
La chronique sur Hard'n'Heavy, 1966-1978, sonic attack de Philippe Robert et Jean-Sylvain Cabot
La chronique sur Hard'n'heavy, 1978-2010, zero tolerance for silence de Philippe Robert et Jean-Sylvain Cabot
La chronique sur Anthologie du hard rock de Jérôme Alberola
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Jérôme Alberola 1
Le rock progressif et ses héritiers : une somme Anthologie du rock progressif. Voyage en ailleurs (préface de Pierre Bordage) de Jérôme Alberola (Camion Blanc, 2010)
Disons-le immédiatement : le livre de Jérôme Alberola, en raison de la volonté de ce dernier d’appréhender l’âge d’or du rock progressif par ses principaux représentants que sont Pink Floyd, Yes et Genesis, mais aussi grâce à l’ambition de montrer les générations de musiciens qui se sont succédées après la floraison des années 1970, le livre de Jérôme Alberola, donc, fait figure de véritable somme sur un genre décrié, voire méconnu aujourd’hui. La vague punk, ainsi que les principaux critiques tels que Patrick Eudeline ou Lester Bangs, ont finalement condamné le rock progressif à une situation dans laquelle il est difficile pour les grands groupes du prog, du néo-prog, ou encore du métal progressif, de faire partie encore de l’élite en termes de notoriété et de vente de disques. Pourtant, le genre musical, s’il s’est parfois fourvoyé dans la grandiloquence emphatique comme le groupe anglais Emerson, Lake and Palmer, mérite peut-être davantage une écoute, bien que celle-ci se doit d’être attentive, de la part du grand public.
Mais qu’est-ce que le rock progressif, en fin de compte ? Jérôme Alberola tente de le cerner sans pouvoir y parvenir tout à fait ; ou plutôt il cherche une définition tout en sachant qu’il est difficile et même impossible d’arriver à cette tâche. À partir de son livre et, partant, d’une lecture sérieuse, il est permis de rassembler tous les éléments susceptibles d’éclaircir le genre. Alberola évoque l’importance donnée à l’expérimentation, l’emploi du changement de rythme, le rôle de la mélodie ; sans parler du choix d’étendre dans le temps la structure musicale qui dépasse souvent les dix ou vingt minutes. Bref, nous sommes loin de la définition traditionnelle du rock qui se voudrait à la fois direct et court pour mieux toucher l’auditeur lequel réclame essentiellement aux musiciens, l’énergie… Les groupes de rock progressif n’en manquent pas, et, contrairement à l’idée reçue, ils sont capables de réussir aussi bien dans la forme brève que dans la forme longue.
L’auteur, sans avoir le talent des critiques de rock cités plus haut, a assez de foi pour faire reconnaître l’impact du genre sur le rock en particulier et la musique moderne en général. Je pourrais, certes, lui reprocher de ne pas avoir insister en ce qui concerne la recension des albums des groupes les plus connus, soit ceux de la décennie soixante-dix [contrairement à Frédéric Delâge dans ses Chroniques du rock progressif 1967-1979, Alberola semble ignorer parfaitement, par-delà le trop connu In the court of the crimson king (1969), l’importance de disques aussi fondamentaux que Islands (1971), Larks’ tongues in aspic (1973) et surtout Red (1974), toutes œuvres d’un autre groupe anglais, King Crimson]. Je pourrais considérer que la place accordée à un groupe tel que Marillion prouve surtout la subjectivité de Jérôme Alberola. De même que je pourrais regretter la fin de l’ouvrage qui comprend de nombreuses parties peu développées sur le plan du contenu. Or, malgré toutes ces réserves, je dois admettre que l’auteur a rempli son devoir de mélomane qui cherche moins à étaler son savoir qu’à faire découvrir une musique qui croise autant le classique que le jazz ou l’électronique. Alberola a aussi ce talent de savoir commenter — musicalement parlant — des disques qui sont aussi bien des classiques du rock (The wall de Pink Floyd) que des raretés comme cette œuvre des israéliens de Orphaned Land, Mabool (2004). L’auteur démontre surtout la valeur qualitative des disques des successeurs de ceux que l’on a taxés, avec raison ou pas, de dinosaures : je pense notamment au groupe Marillion déjà cité et, d’autre part, digne représentant avec IQ et Pendragon, de la deuxième génération du rock progressif qualifiée elle-même par les connaisseurs de « néo-prog ». Puis, ce sont les Dream Theater et Opeth (ces deux formations font l’objet, tout comme Queensrÿche, d’un traitement particulier dans un chapitre consacré à la musique issue du mariage entre metal et progressif) ; sans oublier les groupes actuels comme Porcupine Tree, ou encore ceux reconnus plutôt dans les années 1990, c’est-à-dire Spock’s Beard et The Flower Kings.
Bien entendu, d’aucuns, comme moi-même, émettront des réserves concernant l’enthousiasme de l’auteur pour le dernier opus des Pink Floyd, The division bell (1994) ou la production musicale de The Mars Volta. Mais, encore une fois, je reconnais l’honnêteté intellectuelle, et surtout l’attachement de l’auteur à quelque chose qui peut faire penser à une quête de l’ailleurs ou, je dirais même, de la « métaphysique ».
Thomas Dreneau
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